De la dictée

Qui veut tuer son chien l’accuse de la rage. Mais pourquoi vouloir le tuer? L’histoire récente de l’école française est émaillée de procès iniques. La dictée est peut-être le plus décrié des exercices traditionnels. On n’a pas encore osé le supprimer tout à fait, tant sa pratique est ancrée dans l’imaginaire national, mais on l’a dénigrée, découragée, réduite à l’inefficacité. Elle est tolérée comme un lien symbolique entre les générations. Mais tout se passe comme si on ne la conservait que pour ne pas fâcher un électorat réactionnaire, ou par une sorte de nostalgie mal placée. Il y a dans les attaques contre la dictée le même mélange de bêtise et de lâcheté que pour le redoublement.

 

On l’accuse en vrac:

— de décourager trop d’élèves habitués au zéro,

— d’être inefficace pour l’apprentissage de l’orthographe,

— de perpétuer des usages absurdes, des règles inutiles et compliquées qui détourneraient les enfants d’une véritable réflexion.

L’orthographe elle-même est présentée comme un simple marqueur social, et non comme un savoir véritablement utile. Pour un peu, on l’accuserait de créer les inégalités sociales.

Ce discours, ressassé avec la patience de la mer sur la falaise, a fini par saper les convictions des professeurs les plus sérieux. Cette idée, absurde il y a trente ans, tend aujourd’hui à devenir la nouvelle doxa, car on perd peu à peu le souvenir de l’époque où une classe n’avait pas zéro de moyenne en dictée. Cela vous surprendra peut-être, mais si je prends la dictée que j’ai passée au brevet des collèges, et que je la propose aujourd’hui à des élèves de troisième, en appliquant le même barème, je suis certain que la moitié de la classe aura zéro. Pas en-dessous de la “ moyenne ” de 10/20, j’ai bien dit zéro. Ainsi, l’idée de l’inutilité de la dictée se trouve validée, a posteriori, par l’expérience des maîtres.

Pourtant, toutes les accusations que j’ai évoquées sont fausses ou incomplètes, invariablement malhonnêtes.

Les mauvaises notes

Les abonnés au zéro existent, c’est exact. Ils ont toujours existé. Ils sont même de plus en plus nombreux à mesure que l’exercice se raréfie (sans disparaître bien sûr). Faute d’entraînement, l’exercice prend l’allure d’un couperet de guillotine. Le manque d’entraînement concerne maintenant des collèges entiers. Brillant résultat!

Les mauvaises notes ne sont pas l’apanage de la dictée, mais son caractère rigoureux empêche les compensations: pas de points pour l’effort, pour la belle présentation, pour la bienveillance ou pour une idée vaguement amusante. Le caractère implacable et impersonnel de l’exercice a un côté éducatif. Il confronte l’élève à ses limites. Il est franc. À l’instar des mathématiques, c’est une école de sérieux et de rigueur. Comme en mathématiques, des notes élevées sont également possibles. Le professeur n’est pas tenté de dire qu’on peut toujours faire mieux, comme il le ferait sans doute pour une rédaction ou une dissertation.

Un vrai moment d’apprentissage

On accuse la dictée d’être inefficace. On n’apprendrait pas avec elle. On tente de nous destabiliser par des questions rhétoriques: apprend-on en faisant un contrôle ou en passant des examens? La réalité est plus complexe qu’une question rhétorique. Oui, on apprend en faisant un contrôle, un peu moins en passant des examens, parce qu’on corrige le contrôle et que la correction apporte la validation d’un certain nombre d’interprétations formulées par les élèves. On corrige rarement l’examen dans le détail. J’ai même envie de dire que la correction d’un contrôle est un moment privilégié du processus d’apprentissage. C’est le moment où la compréhension d’une règle est confirmée officiellement. L’élève n’est pas bloqué dans ses doutes.

On ne tire pas toujours tout le profit possible d’une correction. Les élèves archivent leur devoir immédiatement et le professeur le considère comme la conclusion de leur séquence. C’est dommage. Il existe pourtant des moyens assez simple d’améliorer la pratique. Par exemple, si la correction est l’occasion de préparer un deuxième jet du travail, ou si l’on valorise la correction elle-même par quelques points de bonus, les élève peuvent être beaucoup plus attentifs à leurs erreurs et les progrès sont sensibles. Pour ma part, j’accorde volontiers 4 ou 5 points supplémentaires pour la correction d’une rédaction et 2 ou 3 points pour la correction d’une dictée. À la rigueur, vous pouvez très bien ne pas compter les notes de dictée, si vous pensez qu’elles peuvent décourager les élèves. Mais les élèves ont besoin de tester leur compréhension des règles dans un exercice complexe. Les exercices ciblés ou, pire, les exercices à trous ne suffisent pas à garantir une bonne orthographe en situation réelle. Bien menée, la dictée est une excellente évaluation formative.

Et s’il reste des fautes, il ne faut ni se laisser impressionner, ni renoncer au prétexte que même les grands écrivains font des fautes. Au fond, derrière ces excuses, il s’agit d’un sophisme classique: parce que l’efficacité n’est pas totale, l’exercice ne vaudrait rien. Je dis « excuses », car il peut s’agir d’un moyen commode de se faciliter la vie. À l’impossible nul n’est tenu, n’est-ce pas? On trouve le même sophisme à propos du redoublement: interdire le redoublement permet, paraît-il, de faire des économies…

Renoncer à la perfection n’est pas renoncer tout court. Il fallait le rappeler.

Une discipline au sens fort

La dictée est une école d’attention. Peu d’exercices scolaires sont aussi bons à cet égard.

Bien plus, c’est le seul moyen de tester vraiment l’orthographe sans échappatoire. Pendant une rédaction, l’élève a en effet deux stratégies d’évitement possibles en ce qui concerne l’orthographe:

– Il peut contourner le problème en choisissant ses mots. S’il ne sait pas orthographier une expression, il cherchera un synonyme, voire changera tout simplement son scénario.

– Il peut renoncer purement et simplement à l’orthographe, pour consacrer ses efforts à la structure du devoir. Bref, il peut la jouer à l’esbroufe.

Dans une dictée, l’élève ne choisit ni les mots ni les tournures à écrire. Il est donc obligé de se confronter à la difficulté. Il a aussi la possibilité de se concentrer exclusivement sur les problèmes d’orthographes, qui sont déjà assez complexes. On peut inverser le problème en considérant qu’en rédaction, l’élève doit aussi prendre en compte d’autres exigences. Si le respect de l’orthographe requiert de sa part une trop forte charge cognitive, il abandonnera obligatoirement autre chose. Les tâches complexes sont un moment essentiel de l’apprentissage, encore faut-il être suffisamment à l’aise avec leurs composantes. Idéalement, l’entraînement à l’orthographe doit être assez poussé pour que l’écriture devienne une sorte de réflexe conditionné. Il est essentiel de passer suffisamment de temps sur les compétences triviales, pour que l’on n’ait plus besoin de réfléchir lorsqu’il s’agit de s’en servir.

À côté de l’orthographe et de l’attention, la dictée remplit encore plusieurs fonctions, qui sans être des exclusivités de cet exercice ne sont pas pour autant à négliger.

Dans sa forme la plus courante, la dictée met les élèves en présence de bons extraits littéraires et contribue à leur culture, par innutrition. Comme il existe d’autres exercices pour ce point précis, nous n’insisterons pas.

La dictée contribue très fortement à la discipline scolaire, en habituant les élèves à l’écoute silencieuse. À l’heure où la pédagogie se fait de plus en plus débat et travaux de groupe, il est utile d’équilibrer les apprentissages par des moments d’écoute pure.

De manière très pragmatique, la dictée, sous toutes ses formes, est un excellent entraînement en vue de la prise de notes. Avant d’être capable de relever des informations dans le feu de l’action, il faut avoir acquis suffisamment de maîtrise et de rapidité dans le geste d’écriture. Cela ne peut s’obtenir que par beaucoup de pratique. Et si possible une pratique en temps limité. Les écrits spontanés ne permettent pas toujours d’effectuer cet entraînement. L’usage des photocopies permet de gagner du temps sur le coup, mais se paie en termes de mémorisation et en manque de maîtrise de l’écriture dans sa dimension la plus triviale.

Des règles absurdes?

On prétend souvent que l’orthographe est la science des ânes, puisqu’il s’agirait d’appliquer bêtement des règles un peu artificielles, de pures conventions pas toujours bien fondées dans l’usage. Cette objection vient souvent des linguistes, qui sont par formation et par méthode assez hostiles à la grammaire normative. Ils soulignent, à juste titre, que les usages évoluent et que la langue n’est pas la propriété des académiciens ou des professeurs. Ils rappellent, avec raison, que l’orthographe est une construction assez récente (plusieurs siècles tout de même) et qu’une tournure jugée fautive aujourd’hui a pu être autrefois perçue comme tout à fait correcte. L’accord de proximité revient à la mode pour des raisons idéologiques, mais après tout, il n’est pas nécessairement plus absurde grammaticalement que la prédominance du masculin. En revanche, il est important d’avoir des normes et surtout de connaître les normes en vigueur au moment où un texte a été rédigé. Il est fondamentalement indifférent de rouler à droite ou à gauche, mais il est essentiel d’avoir une convention pour éviter les accidents. La compréhension d’un texte nécessite quelques normes. Ce n’est pas seulement par coquetterie ou pour se distinguer socialement que les grammairiens ont discuté du bon usage. Il s’agit de structurer la pensée et de rendre les énoncés intelligibles auprès d’un grand nombre de gens. Le travail normatif des grammariens contribue à donner à la langue sa précision et son efficacité, typiquement en réduisant les interprétations possibles et en évitant les termes flous et passe-partout. Les langages populaires ont tendance à fasciner certains linguistes en raison de leur richesse et de leur créativité, mais c’est oublier premièrement que la langue normée est encore plus riche par effet d’accumulation, et deuxièmement que les langues populaires sont riches en vocabulaire et pauvres en concepts. Vous trouverez aisément des centaines de termes argotiques pour désigner le sexe masculin, mais aucun n’est d’une quelconque efficacité pour une descrition anatomique de l’organe.

On dit parfois qu’il y a des choses plus urgentes à apprendre que l’orthographe. Quand je dis «on», je ne pense pas à l’ouvrier ronchon. Je pense à certains formateurs d’ESPE et à des inspecteurs, bref des gens qui sont censés être un peu les gardiens du temple. L’attention à la forme peut effectivement retarder la réflexion sur le fond. Mais ce n’est pas pire dans le domaine de la langue que dans n’importe quelle technique. Une organisation tatillonne du plan de travail fait perdre beaucoup de temps aux cuisiniers. Mais négliger les règles d’hygiène provoque des catastrophes et le manque d’organisation fait brûler les sauces. Je peux comprendre qu’on se moque des règles subtiles sur les consonnes doubles ou certains accords de noms composés. Les listes d’exceptions ont un caractère de vanité que l’on peut regretter. Je ne suis pas hostile par principe à un dépoussiérage de l’orthographe. En revanche, le mépris affiché par l’institution est criminel. Aujourd’hui, on est bien content d’obtenir la marque du pluriel ou de distinguer un nom d’un verbe! Dans les copies des collégiens français, il ne s’agit pas de règles cosmétiques, mais bien de l’intelligibilité de leurs textes. Malheureusement, les experts en pédagogie voient tout cela de très loin: là où il devrait y avoir une simple évaluation des opportunités, ils nous inventent des questions de principe: il faudrait abolir ou sanctuariser les pratiques!

Le marqueur social

Même dans sa dimension sociale, la norme n’est pas inutile. La distinction des niveaux de langue n’est pas le reflet d’une oppression absurde. La langue n’est pas fasciste. Admettre que l’orthographe est un marqueur social ne suffit pas à lui ôter sa validité. Le marqueur social a un aspect contingent qu’il serait vain de nier. Mais l’expression sociale d’une réalité ne supprime pas les causes plus profondes que cette réalité peut avoir. La différence entre les sexes a des manifestations sociales contingentes, il importe peu que les hommes portent les cheveux courts ou que les femmes aient le crâne rasé. Le bleu et le rose sont des conventions attendrissantes et un peu naïves sans doute. Mais les différences biologiques sont fondamentales dès lors que l’on parle de procréation par exemple. Il n’y a pas d’égalité possible entre un père et une mère. Il n’y a pas non plus de hiérarchie naturelle. Ce sont juste des questions sans pertinence.

Il est essentiel de respecter des règles de politesse qui définissent les rapports sociaux, même si ces règles prises en particulier peuvent paraître ridicules. Peut-être est-il ridicule de signaler le statut marital d’une femme à chaque fois que l’on s’adresse à elle en lui servant du Mademoiselle. Mais il est nécessaire d’avoir un mot par défaut pour s’adresser à un inconnu ou à une inconnue. Et avoir un statut marital n’est pas une chose sans importance. De même il n’est pas sans importance d’avoir des règles qui renforcent le respect des hommes envers les femmes, parce qu’effectivement un homme peut devenir un prédateur pour une femme. Les marqueurs sociaux ne sont pas seulement des contraintes malheureuses dont il faudrait s’accommoder. On a besoin de marqueurs sociaux, à un niveau extrêmement profond. On a besoin de ces marqueurs pour se repérer dans un monde dangereux. C’est extraordinaire de vivre à une époque comme la nôtre, une époque où nous pouvons croiser un inconnu sans craindre pour notre vie. La politesse sauve des vies. Les marqueurs sociaux adoucissent les comportements par défaut. Choisir un niveau de langue, c’est avant tout exprimer le genre de relation que l’on veut entretenir avec son interlocuteur. Ce qui est intéressant avec une langue riche comme la nôtre, c’est que la palette des relations est extrêmement large. D’un côté nous aurons la connivence élégante et raffinée de ceux qui concluent leurs lettres par un suranné « je suis et je reste votre très humble et très obéissant serviteur ». De l’autre, vous aurez la rude tendresse de ceux qui se tapent sur le ventre avec un « ben mon cochon » tonitruant. Nous passerons sur la froideur du langage juridique, tout en efficacité. Sans parler des infinies variations du voussoiement dans les rapports hommes-femmes. Le choix des mots permet de faire sortir un importun sans recourir à la violence. Il permet de graduer subtilement un refus:

« Nous avons à faire. »

« Veuillez sortir immédiatement. »

« Dégage! »

« Casse-toi! »

Toutes ces expressions demandent la même réponse au fond, mais le font avec des nuances de respect ou de rudesse qui sont plus importantes encore que le résultat de l’action. Je suis fier d’appartenir à une civilisation qui offre des dizaines de façons de solliciter une contribution pécuniaire. Alors qu’en somali, « ken laak » et c’est tout.

Le marqueur social est également un indice d’autre chose. La bêtise marque socialement. Une orthographe défaillante peut être un signe d’un manque de soin, de sérieux, de fiabilité, voire d’une défaillance intellectuelle ou d’un manque de respect. La position sociale n’est pas seulement le fruit d’un hasard malheureux. C’est là la grande erreur des intellectuels de gauche qui fustigent les marqueurs sociaux et la reproduction des élites. La position sociale est aussi (je dis bien aussi) la conséquence d’un certain nombre d’attitudes, de vertus, de qualités bien réelles, qu’elles soient acquises ou innées.

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