Archives mensuelles : septembre 2012

Quelque part sur la Somme

Humour, horreur ou compassion ne sont après tout que des questions de point de vue. Il convient de choisir soigneusement celui que l’on adopte. Voici une nouvelle façon de voir l’histoire que j’ai déjà racontée ici et .

Dix jours d’obus narquois et trois jours de combat
Ont réduit la section. On se repose enfin.
Les pelles affutées rangées dans la cagna,
On cuisine un dîner, on se soigne les mains.

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Féérie

Que vais-je dire ici? Un conte pour enfants ou un conte d’enfants? Enfants insatisfaits, capricieux, égoïstes; un conte  de magie et d’angoisses nocturnes, récit de neige blanche et d’un feu de colère, noirceurs par trop sublimes, richesses enterrées, ostentation stupide et secrets négligés.

Il était une fois, dans un pays de montagnes oubliées, un roi qui s’en allait, tiré par ses chevaux d’une course rapide. Sur la neige encore vierge, les fioritures étincelantes du traîneau laissaient entendre leur doux bruit métallique, digueding dong, digueding dong, tandis que deux entailles s’étendaient à l’arrière, au lointain dans la nuit, pour y être recouvertes par une neige neuve.

Les bois, d’un souffle régulier, encadraient l’équipage d’une rumeur intemporelle, semblait-il. Et le roi explorait au fond de son esprit les recoins admirables d’une mémoire nouvelle où flamboyait la clef d’or qui eût permis de parler ces langages obscurs que prononçaient les arbres. Et les arbres semblaient interroger les pierres et traduire au jeune roi ce qu’elles lui disaient d’une naissance ancienne, plus ancienne que le roi, de luttes primordiales, messages fondamentaux, dont elles seraient les dépositaires et que, déjà avant l’écoute, le prince croyait familiers, s’en sentant l’héritier.

Le vent se fit muet mais froid et mordant. La musique jouée s’enflait d’autres échos; des dissonances même parvinrent à ses oreilles sans qu’il les écoutât ou y accordât la plus faible attention. Car encore aujourd’hui, la clef dorée s’éloigne. Digueding dong dong, digueding dong dong. Le roi pousse ses chevaux dans une danse folle, ronde trop bien réglée. Une autre lumière apparaît, trop connue celle-là, sans mystère

Le voilà près de son palais. Il a parcouru toute l’étendue de son royaume. Il pleure, en cachette, ajoutant par ses larmes une eau amère dans les marais secrets de son cœur. Personne n’ose rien dire; il n’appelle personne. Les valets pourtant le veillent depuis longtemps; mais où sont donc passés cris et jeux de l’enfance, la tendresse sans peur et puis ses espérances?

Et la fête fière et folle et fausse finira-t-elle jamais?
Jusques à quand recommencera-t-elle?

Le goût de l’abondance

Bien au chaud, bien à l’aise, il s’endort doucement.
Sa couche est agréable. Ah! L’odeur de la chair!
Les bruits qui, par moment, déchirent le ciel clair
Ne faisaient déjà plus frémir ses grands-parents.

Que c’est beau! A travers la toiture ajourée,
Il contemple parfois des boules de lumière.
Le danger est au loin. Il le sait, en est fier,
Et il rêve déjà de précieuses denrées.

Il a bien trop mangé, mais pourquoi se priver?
Il se sent un peu gras, ces temps-ci, c’est certain…
Viande à tous les repas et certains jours du pain!

Vraiment tout va très bien! Pourquoi donc se lever?
Crac! Hélas une main a traversé les côtes
Du logis dont le rat s’était fait le bel hôte.
Ce poème n’est au fond qu’une autre manière de voir ce que j’ai déjà raconté ici. Le lecteur, j’espère, voudra bien me pardonner cette coquetterie.

Un tout petit exercice intellectuel

On laisse souvent traîner quelques réflexions utiles au fond de ses tiroirs et il faut être relancé maintes et maintes fois pour se décider enfin à en faire quelque chose. On accepte des non-sens par paresse et on ferme sa gueule parce que ce serait trop fatigant de protester. Mon récent renvoi de l’éducation nationale et les vacances forcées que cela m’octroie me donnent l’occasion de mettre ça au propre.

 Lors d’une formation pédagogique, il y a déjà quelque temps, je suis tombé sur le minuscule article suivant, livré en passant à notre réflexion, comme une évidence qui n’a pas besoin d’être commentée :

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Le choix de l’autopublication

Les travailleurs ont parfois de curieuses paresses. Tel ingénieur s’épuise pendant des mois à concevoir un produit bon et innovant. Pourtant il devient frileux au moment de le vendre et refuse de se mêler de publicité et se fâche avec le service marketing. Tel étudiant a passé de nombreuses nuits de veilles à préparer des concours pour devenir enseignant. Pourtant, une fois en poste, il refuse de s’interroger sur le bien-fondé des programmes et des méthodes qu’on lui impose. Tel soldat, est prêt à s’infliger des souffrances sans nom et pourtant il renonce à penser et applique les ordres sans même demander des explications à ses supérieurs. Un auteur se torture à écrire ce qui lui sort des tripes, mais ne veut pas penser à la façon de diffuser son œuvre. La comparaison de ces braves gens peut sembler excessive, voire hors sujet. Mais si je considère le thème de mon roman, ce n’est peut-être pas si incongru. Les plus grandes lâchetés sont intellectuelles. Et tout homme a ses faiblesses. Il serait absurde, après avoir passé des mois à écrire sur le courage, la lâcheté et la clairvoyance, de m’arrêter en chemin par pure timidité, simplement parce que je n’aurais pas osé mettre en avant mon roman. Un auteur n’existe pas sans lecteur. C’est une évidence. Désolé de rappeler une telle platitude, mais elle est indispensable pour la suite. Peu importe d’ailleurs que les lecteurs soient nombreux ou non. Un public de happy few peut justifier les efforts de l’écrivain. Ce qui compte, c’est qu’il existe des gens que l’œuvre touche, émeut, ébranle. Si une parcelle d’intelligence a été éveillée, alors un bienfait a été accompli. On peut écrire un poème pour une rose unique au monde. Mais l’amant doit envoyer sa lettre. On peut aussi écrire un roman dans l’espoir d’atteindre quelqu’un que l’on ne connaît pas encore. Il faut donc publier. Mais comment ? Refuser la question reviendrait à s’arrêter au milieu du chemin.

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L’histoire en Chine

Aujourd’hui, j’ouvre l’album souvenir. Voici un petit article que j’avais rédigé pour Sanqualis en 2007, quand j’enseignais en Chine. Les citations d’étudiants sont en fait extraites de leurs compositions de français. J’avais un jour donné le sujet classique: « Pourquoi étudier l’histoire? » Je n’avais évidemment pas la prétention de faire un cours de philosophie, mais il me fallait un prétexte pour les faire écrire, et ça me permettait d’en savoir un peu plus sur les mentalités chinoises et sur la propagande qu’on inflige aux étudiants.

♪♫ « L’important dans la bataille,
C’est l’histoire, c’est l’histoire,
Qu’on découpe ou qu’on détaille
Selon l’auditoire. » ♪♫

 Je ne garantis pas l’exactitude de la citation. De toute façon, c’est sans scrupules qu’à mon tour je l’adapterais à mon auditoire.

 L’histoire est écrite par les vainqueurs.  C’est ce qu’on dit, donc c’est vrai, n’est-ce pas ?

Mais les vaincus ressassent et ne se taisent que jusqu’au jour où ils se sentent forts de nouveau.

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Prière du plus grand péril

Ce soir je vais écrire, appliquer mon esprit
A l’acte périlleux.
Ecoute donc, ô Dieu,
Mon angoisse et ma foi, mes espoirs et mon cri.

Dans l’acte dangereux que ma plume acérée
Commet sur du papier,
A tout jamais lié,
Je ne veux regretter ma parole gravée.

Que mon chant soit une hymne, ô réel Créateur.
Garde-moi du blasphème.
Que mon cœur toujours sème,
Malgré l’intelligence et la vue du malheur.
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