L’histoire en Chine

Aujourd’hui, j’ouvre l’album souvenir. Voici un petit article que j’avais rédigé pour Sanqualis en 2007, quand j’enseignais en Chine. Les citations d’étudiants sont en fait extraites de leurs compositions de français. J’avais un jour donné le sujet classique: « Pourquoi étudier l’histoire? » Je n’avais évidemment pas la prétention de faire un cours de philosophie, mais il me fallait un prétexte pour les faire écrire, et ça me permettait d’en savoir un peu plus sur les mentalités chinoises et sur la propagande qu’on inflige aux étudiants.

♪♫ « L’important dans la bataille,
C’est l’histoire, c’est l’histoire,
Qu’on découpe ou qu’on détaille
Selon l’auditoire. » ♪♫

 Je ne garantis pas l’exactitude de la citation. De toute façon, c’est sans scrupules qu’à mon tour je l’adapterais à mon auditoire.

 L’histoire est écrite par les vainqueurs.  C’est ce qu’on dit, donc c’est vrai, n’est-ce pas ?

Mais les vaincus ressassent et ne se taisent que jusqu’au jour où ils se sentent forts de nouveau.

 Essayons de nous départir de nos réflexes ethnocentrés sur l’Europe chrétienne et éternelle ou sur l’Europe révolutionnaire, éclairée et anticléricale. Faisons de l’histoire « autrement », examinons l’histoire « vue d’ailleurs ». Ca fait toujours bien de faire « autrement », c’est « in », « bath », « fun », « cool », « mode », « tendance ». Enfin, c’est bien.

Laissons planer un regard large sur les civilisations, tels l’orfraie (en latin sanqualis) qui embrasse depuis le ciel les vastes étendues de son terrain de chasse.

C’est un peu prétentieux tout cela. Mes forces déficientes, mon incurie intellectuelle et l’abjecte mollesse où je me complais avec des délices de décadence occidentale limiteront mon propos à quelques instantanés sur ce qui se pratique en République Populaire de Chine. Désolé pour le panorama épique.

Quoique… en chine, l’épopée tient encore une place importante dans l’histoire. On y célèbre les grands héros de la nation. Et d’une manière générale, les conquérants sont appréciés. Sauf bien sûr s’ils s’en prennent à la Chine. Mais qu’à cela ne tienne ! Gengis Khan est considéré comme un héros national. Il est vrai qu’il a fondé la dynastie des Yuans. Curieux qu’il soit autant admiré en Chine alors que la dynastie mandchoue des Qing est souvent perçue comme une source d’oppression et d’arriération. Décidément, l’histoire n’aime pas les perdants.

Les Chinois connaissent ainsi quelques grands noms de l’histoire universelle. Assez peu en vérité mais qui chez nous connaît de l’histoire chinoise autre chose que Mao Zedong ? Ils ont entendu parler d’Alexandre le Grand (il m’a fallu un petit moment pour le reconnaître sous son nom chinois !), un peu César, mais beaucoup Napoléon ou Jeanne d’Arc. Les héroïnes semblent avoir la cote en ce moment. Notre pucelle nationale doit leur rappeler la légende de Hua Mulan que vous connaissez tous à cause de Disney.

Bien sûr les héros nationaux ont la première place. Il s’agit avant tout d’exalter la nation. Le patriotisme est premier. Voici quelques remarques d’étudiants montrant la force de ce sentiment :

  « Un homme qui ne sait rien sur l’histoire peut être raillé par les gens, il est même considéré comme un ingrat ou un traître à la nation. »

 « On injurie les gens qui veulent séparer le continent et l’île de Taiwan, parce que l’île de Taiwan relève de la Chine depuis la dynastie de Donghan, qui remonte à plus de 1500 ans. »

 Je ne garantis pas l’exactitude de la date donnée pour le rattachement de Taiwan à la Chine. De toute façon, pour les Chinois du continent, l’affaire est entendue :

 « Par exemple, si nous savons l’histoire, nous pouvons savoir que Taiwan est une province chinoise, il n’est pas et ne sera pas un pays. Il appartient toujours à la Chine. Il y a une seule Chine dans le monde entier. »

 L’histoire nourrit le présent. On rappelle assez volontiers que Mao, « grand stratège », s’est inspiré des techniques militaires de la Chine ancienne. On connaît encore bien le nom de Sun Tzu, même s’il est difficile à lire parce que sa langue est ancienne (époque des royaumes combattants, 5ème -3ème s. av. J.-C.). De fait son Art de la guerre est un sommet. C’est en quelque sorte de la Realpolitik à la chinoise. C’est très intelligent et très cynique aussi. Sur ce dernier point, ça vaut bien Machiavel.

Heureusement, les guerriers ne sont pas les seuls honorés : Confucius, Lao-Tseu, Mencius et quelques autre penseurs. Des poètes, des administrateurs de la Chine impériale…

Du côté de l’histoire universelle, on trouve des scientifiques : Galilée, Newton, Darwin ou Marie Curie (les femmes sont très à l’honneur en ce moment)…

Dans un calendrier qu’on m’a offert récemment et qui célèbre les grands hommes de Chine et d’ailleurs, on trouve aussi, en dehors de ceux que j’ai déjà  cités, et c’est bien le signe de changements très profonds en Chine Populaire, des entrepreneurs : Ford, le fondateur de KFC (Kentucky Fried Chicken), ou encore Bill Gates et Jack Welch. Oui ! Après Confucius, Kangxi, Newton et même Voltaire !

 Mais en fait la grande question que le nationalisme chinois pose à l’histoire est la suivante : comment la Chine, qui a 5000 ans d’histoire, a-t-elle pu être humiliée à ce point aux 19ème et 20ème siècles ?

5000 ans, c’est le chiffre mythique, passe-partout. Tous les Chinois le ressortent sans hésitation. Mais si l’on veut savoir à quoi il correspond, sur quel critère il est avancé, ça se complique.

Si l’on s’en tient aux premières formes d’écriture connues, il faut retrancher un bon millénaire. Ce qui  laisse tout de même à la civilisation chinoise un âge plus que respectable, d’autant plus que l’écriture en question (des pictogrammes tracés sur des écailles de tortue) est de façon certaine l’ancêtre des caractères utilisés encore de nos jours. Je vois vraiment pas l’intérêt de grappiller quelques siècles quand on en a déjà autant. C’est un sujet de fierté largement affiché. J’ai même entendu des Chinois parler d’un complexe d’infériorité que les Américains auraient à cause de leur courte histoire.

Bref la Chine est une grande civilisation, la plus grande en fait. On admet maintenant qu’il en existe d’autre, alors qu’au 19ème s. la Chine s’était figée dans la certitude de sa supériorité, mais le pays s’appelle toujours très officiellement l’Empire du Milieu.

On est très fier en Chine de rappeler que le pays a connu, bien avant l’Occident, les « quatre inventions ». C’est tellement évident que certains n’estiment même pas utile de préciser quelles sont ces quatre inventions. Il faut vraiment être un rustaud d’occidental pour l’ignorer. Tous les gamins apprennent ça à l’école. Vous n’avez pas encore deviné ?

Je vous les donne en mille :

–         le papier
–         l’imprimerie typographique
–         la poudre
–         la boussole

C’est bien la preuve de leur supériorité !

Face à cela, l’humiliation des deux derniers siècles est perçue comme une anomalie de l’histoire.

 Elle s’explique d’abord par le colonialisme occidental et commence avec les ignobles guerres de l’opium. Là, il faut bien admettre qu’ils ont quelques raisons de nous en vouloir. Ca concerne surtout les Anglais mais les Français ont été leurs complices quand ils n’étaient pas leurs concurrents. Les Anglais donc, au début du 19ème s. cherchaient une marchandise à écouler en Chine pour compenser leur déséquilibre commercial. La Chine exportait massivement porcelaine soie etc. et n’importait rien. Shocking ! Ils ont pensé naturellement à l’opium, qu’ils produisaient aux Indes et qui en plus ne servaient à rien, il faut bien le dire. Les Chinois, qui n’étaient pas fous, ont voulu interdire ce commerce barbare. La perfide Albion, pour défendre ses intérêts naturellement légitimes, a envoyé son armée pour forcer la main de l’empereur. C’était entre 1839 et 1842. Ils en ont profité pour s’emparer de Hong Kong et pour créer les fameuses concessions internationales qu’on voit dans le Lotus bleu, territoires chinois échappant de fait à la juridiction chinoise. Tout cela a si bien marché que l’opium est devenu en Occident un symbole de l’Orient et de ses plaisirs, alors que c’est exactement l’inverse.

Pour nous, ce n’est qu’une péripétie de l’histoire coloniale. Pour eux, c’est un événement crucial. C’est le début de la décadence et de la lutte contre l’envahisseur, jusqu’à la restauration du pays en 1949 :

 « En Chine, de 1840 à 1949, soit de la guerre de l’opium à la fondation de la République populaire de Chine, la Chine était envahie par beaucoup de pays plus puissants que la Chine. Donc on sait que l’on n’a pas d’autre choix que de développer l’économie et de renforcer la puissance effective du pays. »

 Ils tirent les leçons de leur histoire.

 Il paraît même que nous avons traité les Chinois de « Malades d’Extrême-Orient ». C’est fort possible mais j’avoue que je n’avais jamais entendu cette expression avant de venir en Chine. C’est toujours le problème des insultes. Celui qui les lance n’y attache pas beaucoup d’importance mais celui qui la subit la ressasse longuement. En tout cas, les Chinois répètent souvent celle-ci, avant d’ajouter que c’est du passé et que d’ailleurs on va bien le voir aux J.O. de Beijing en 2008. Les Occidentaux n’ont qu’à bien se tenir ! Non, mais !

 L’humiliation est aussi mise sur le dos des Qing, dynastie « putride », bien que Kangxi et Qianlong soient tout à fait respectés. Ca va jusqu’à un sentiment mêlé à l’égard des quelques réformateurs du 19ème s. Ils ont certes fait du bien mais ils ont permis aux Qing de se maintenir plus longtemps !

C’est surtout Cixi qui attire l’antipathie la plus forte. Pour ceux qui l’ignoreraient, Cixi est l’impératrice douairière qui a régné à la place de l’empereur Guangxu à la fin du 19ème. Superstitieuse, ultraconservatrice, dépensière, autoritaire, elle semble cumuler tous les vices. C’est l’espèce de vieux monstre féminin qui met l’enfant Puyi sur le trône au début du dernier Empereur.

 Mais il y a pire que Cixi, ce sont les Japonais. Parlant du pacifisme actuel de la Chine, je me hasarde à poser la question : « Et les Japonais ? » La réponse est quasi-unanime et sans appel : « On les déteste ! » Simple et sobre.

« Je déteste les Japonais car ils ont fait trop de mal aux Chinois mais ils ne le reconnaissent pas. »

Il est vrai que les massacres de Nankin figurent en bonne place dans les atrocités du 20ème s. Il est vrai que le gouvernement japonais continue d’en honorer les responsables…

 Et du côté chinois, qu’en est-il aujourd’hui du rapport à la vérité historique ? Je ne voudrais pas trop m’avancer, n’ayant pas tous les moyens de vérification qu’on pourrait espérer.

Certes, on ne pratique plus la castration contre ceux qui disent vraiment ce qu’ils pensent. On est plus sous l’empereur Han Wudi, qui a infligé cette peine à son historiographe Si Ma Qian pour avoir défendu un ami, général vaincu par les barbares. C’était en 98 av. J.-C.

Sur l’histoire récente, on commence timidement à repenser certains événements. L’école enseigne toujours, d’après des étudiants à qui j’en parlais : « Sans Mao, pas de Chine ». Toutefois, les avis ont plutôt partagés, on se doute que ce n’est pas exactement ça. Le grand timonier a toujours ses adeptes inconditionnels, surtout dans le Hunan, qui est sa province natale. « Grand politique et poète », « il a trouvé la voie correcte et a établi la République. » Sa maison familiale à Shaoshan se visite. C’est d’ailleurs une des rares maisons traditionnelles encore debout dans la région. Les autres reconnaissent qu’il a fait des erreurs pendant la Révolution Culturelle. Certains vont même jusqu’à penser qu’il en aurait profité pour exécuter des vengeances personnelles, contre Liu Shaoqi notamment. Mais dans l’ensemble on le considère comme un bon président. Il a en particulier évité à la Chine de suivre le modèle américain comme Taiwan !

Zhou Enlai, en revanche, est unanimement admiré.

 La philosophie marxiste imprègne encore beaucoup les discours sur l’histoire, quoique révisée selon les impératifs de la Chine moderne.

« Sans le bilan de l’histoire, Marx n’aurait pas pu trouver la loi objective du développement humain ; sans l’étude du système politique historique, personne n’aurait pu proposer le système du capitalisme. » (sic)

L’idée d’un sens de l’histoire est encore bien présente.

« Les pensées des Lumières sont limitées aux yeux d’aujourd’hui. La liberté, l’égalité et la fraternité concernaient seulement la bourgeoisie et la noblesse féodale mais pas tout le peuple. »

Les « tendances inexorables » aujourd’hui semblent nous acheminer vers le redressement total et définitif de la Chine, qui a compris maintenant que la guerre était néfaste et qu’il fallait surtout développer l’économie.

Les exemples qu’on m’a donnés à l’appui de cette idée n’ont pas manqué de me surprendre. On m’a parlé d’une récession en Europe après la seconde guerre mondiale. Certains semblent même croire que si l’Allemagne a perdu les deux guerres mondiales, c’est parce qu’elle aurait négligé son économie pour se lancer dans des aventures guerrières (je ne sais pas s’il s’agit d’une mauvaise interprétation d’un élève ou si c’est ce qu’on enseigne). P. qu’est-ce qu’ils nous auraient mis s’ils avaient eu une industrie digne de ce nom !

 Ça en dit long sur le sens profond du pacifisme chinois.

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