Un tout petit exercice intellectuel

On laisse souvent traîner quelques réflexions utiles au fond de ses tiroirs et il faut être relancé maintes et maintes fois pour se décider enfin à en faire quelque chose. On accepte des non-sens par paresse et on ferme sa gueule parce que ce serait trop fatigant de protester. Mon récent renvoi de l’éducation nationale et les vacances forcées que cela m’octroie me donnent l’occasion de mettre ça au propre.

 Lors d’une formation pédagogique, il y a déjà quelque temps, je suis tombé sur le minuscule article suivant, livré en passant à notre réflexion, comme une évidence qui n’a pas besoin d’être commentée :

J’avais déjà lu quelque chose d’équivalent dans le Monde, mais l’avais balayé avec condescendance, tant la chose me paraissait inepte. Je n’avais pas jugé bon de le démontrer. Mais puisque que cette étude s’est rappelée à mon souvenir, je me suis dit que ça pouvait être amusant de lui faire un sort. Procédons par ordre donc, et profitons de l’occasion pour faire un petit exercice de réfutation. On distingue, classiquement, trois méthodes de réfutation. Ce petit article de rien du tout est un petit bijou en son genre car il nous permettra d’exposer chacune de ces trois méthodes, à savoir le contre-exemple, les conséquences indésirables et la contradiction interne.

Tout d’abord, on peut trouver de nombreux contre-exemples à la règle édictée dans l’article, c’est-à-dire de nombreux cas où la méthode de lecture préconisée est inopérante et conduit à des erreurs. Ce sont notamment tous ces mots qui ont les mêmes lettres dans un ordre différent, les anagrammes comme relève ou révèle, partie ou patrie,  lion ou loin. Mais ce sont aussi tous les cas où la lecture devient pénible voire impossible. Notons que les exemples proposés dans l’article ne sont pas bien courageux. Les petits mots ne sont pas affectés et beaucoup de permutations ne concernent que des lettres proches, en conservant la moitié du mot. Ainsi, il n’est pas difficile de reconnaître la fameuse université britannique dans Cmabridge. Mais prenons un nom plus rare et mélangeons un peu plus. Essayons de retrouver les villes qui se cachent derrière Ppsavroletok, Ymosoausukro, Pphdelhilaie. Ou encore la phrase : L’iilmiécblté des pproos du mtisinre n’a pas pbuertré gmnderaent le fctioonnnement oinrdaire des sevicers ni pqvrooué la gvrèe gééanrle que ses prtsaains rtouaiedent. Même les bulles dans le dessin qui accompagne l’article seraient très difficiles à lire si on ne nous avait pas expliqué la méthode au préalable. Que se disent les enfants avec « cnorand » et « diblée » ?

Le mot ne peut former un tout que si ses parties sont ajustées entre elles et on ne lit pas globalement. Mais le cerveau n’aime pas l’inconnu et encore moins l’absurde. Il tente spontanément et parfois inconsciemment de rétablir un ordre plausible ou du moins une signification vraisemblable. Il essaie spontanément de corriger ce qu’il ne comprend pas. Il y parvient souvent mais pas toujours. La règle qui nous est proposée, à savoir de conserver la première et la dernière lettre du mot à leurs places respectives, ne sert finalement qu’à fournir un point d’ancrage au cerveau pour rétablir le bon ordre. Elle élimine en effet de nombreuses possibilités d’anagrammes. De plus elle fournit des indices morphosyntaxiques. C’est particulièrement vrai pour des langues orthographiques comme l’anglais ou le français et d’une manière plus générale pour toutes les langues qui connaissent des flexions (conjugaisons ou  déclinaisons). Prenons par exemple le mot éperendumt, le t final laisse supposer que la lettre qui précède est le n qui se balade au milieu du mot. Si la finale est un r, il y a de fortes chances pour que la lettre précédente soit le e ou le i d’un infinitif, et c’est de toute façon une voyelle. Un lecteur habitué à lire les mots sous leur forme orthographique corrigera plus aisément les formes fautives s’il sait que cette règle a été appliquée. En revanche si l’orthographe n’est pas respectée par ailleurs (c’est-à-dire si le mot est déjà fautif avant les permutations), ces points d’ancrage disparaissent et les confusions augmentent dans des proportions effarantes. Je pourrais d’ailleurs obtenir des résultats similaires à ceux qu’on observe dans l’article en adoptant d’autres contraintes et d’autres licences :

1.Parexempleetcestunfauxcodesecretbienconnujepeuxsupprimerlesespacesetlesponctuations etvousarrivezfacilementàlirepeutêtremêmeplusfacilementencorequedanslétudedeCambridge etpourtantvousnepouvezpasphotographierlesmotsglobalement.
2.lPsu ortud et je enpes oimsn ntuifiti, ovsu oupzve ovsu muarse à etmetr la rempeièr et la erndeièr etletr au ilmuie.
3.e eux ussi ublier urement t implement a remière ettre e haque ot.
4.J peu auss oublie l dernièr lettr d chaqu mo.

Chacune de ces méthodes présente des défauts et elles risquent toutes de tomber dans le travers que je dénonçais à propos de celle de Cambridge : elles peuvent laisser passer des ambiguïtés qu’une orthographe correcte permet de lever. Il suffit de constater que l’on peut inventer beaucoup d’écritures approximatives qui restent généralement lisibles. Certaines contraintes sont plus intuitives que d’autres mais les possibilités sont de toute évidence très nombreuses. L’essentiel est de ne pas imposer trop de bouleversements d’un seul coup. Je ne peux pas par exemple combiner les règles de Cambridge et la suppression des espaces.

Poursuivons notre réfutation. Cette correction spontanée peut elle-même être la source de nouvelles et graves erreurs puisqu’elle impute au scripteur ce qui est peut-être une déficience du lecteur. Si je prends l’habitude de toujours corriger, je peux me prendre à corriger un mot juste parce qu’il n’entre pas dans mon vocabulaire. Une lecture globale, comme celle qui est ici préconisée, peut facilement avoir des conséquences néfastes. Elle encourage la devinette au détriment du savoir. Elle favorise l’approximation et interdit pratiquement d’identifier l’erreur par une vérification systématique. Ce phénomène est aisément observable dans certaines classes de début de collège où des enfants très sûrs d’eux font dix erreurs par paragraphe, remplaçant par exemple un mot par un synonyme ou pire par un paronyme.  Ce problème est aujourd’hui assez massif pour ne pas passer inaperçu. Par la suite, cette mauvaise lecture entraînera un échec scolaire dans pratiquement tous les domaines, puisque ces enfants seront incapables de comprendre les cours et les livres qu’on leur donnera.

Last but not least, l’article contient une énorme contradiction interne. En effet on ne peut pas tenir en même temps la possibilité de permuter les lettres et l’apologie des « silhouettes » de mots dans l’apprentissage de la lecture. Cette contradiction interne peut échapper au non-initié. Il faut savoir à quel type d’exercices l’auteur fait référence. L’exercice se présente sous plusieurs variantes, mais il s’agit dans tous les cas de « photographier » le mot d’après sa forme générale sans le décomposer en syllabes et en lettres. Par exemple on tâchera de reconnaître le mot petit dans  , ou idiotie dans  . Parfois, on indique une petite case sur les petites lettres pour marquer les points ou les accents, parfois le « mot » se présente plutôt sous la forme de traits plutôt que de cases. Peu importe. Il suffit de constater que le mélange des lettres modifie la silhouette du mot. On ne saurait donc tirer de l’étude de Cambridge un argument en faveur de cette pratique.

A ce stade du raisonnement, vous voyez bien que je m’amuse et que je ne cherche plus tant à démontrer l’ineptie de l’article qu’à exposer les différentes techniques de réfutation. Examinons donc, si vous le voulez bien, les différents arguments que j’ai employés.

Le contre-exemple est un argument sûr pour faire tomber une théorie. Il est simple et clair. En toute logique, un seul contre-exemple suffit à faire tomber tout un système. Qu’une planète ne soit pas à sa place et c’est tout le système de Ptolémée qui s’effondre. On ne pourrait sauver le système menacé qu’en montrant que j’ai fait une erreur d’observation ou que l’exemple ne correspond pas au phénomène décrit par la théorie. En l’occurrence, l’observation est claire et il n’y a aucune raison d’accepter un mot plutôt qu’un autre, une phrase plutôt qu’une autre. Si l’hypothèse des permutations et de la conservation de la première et de la dernière lettre était vraie, elle devrait s’appliquer à tous les mots. On ne peut pas ici m’accuser d’avoir « forcé » la réalité à rentrer dans mon schéma.

Toutefois, l’utilisation de contre-exemples nous laisse un peu sur notre faim. Tout d’abord parce qu’on pourrait estimer que la théorie dénoncée est incomplète mais pas radicalement fausse. On pourrait à la rigueur imaginer qu’il manque un ou deux critères pour la rendre vraie. C’est très peu probable, mais dans l’absolu, imaginable. La plus grosse difficulté tient au fait qu’à la lecture de l’article de la Classe on constate quand même un phénomène curieux, dont il faudra bien rendre compte. Même fausse, la théorie de Cambridge continuera d’être acceptée tant qu’on n’en aura pas trouvé de meilleure. D’où mon deuxième argument. Si vous avez bien suivi, j’ai annoncé trois réfutations mais j’ai donné quatre arguments. C’est que le deuxième n’est pas à proprement parler une réfutation. C’est seulement une théorie concurrente. Seule, elle serait un peu faible pour constituer une réfutation car on peut toujours imaginer de nouvelles explications à un phénomène. En outre les explications que je propose sont plus longues et plus complexes que celles données par l’article incriminé. En revanche, après des contre-exemples, dont elle peut rendre compte aussi (parfois le cerveau est dépassé par la difficulté des permutations et ne peut pas rétablir l’ordre des lettres et donc le sens du texte), la théorie que j’énonce est beaucoup plus efficace. Elle rend mes contre-exemples imparables.

La deuxième réfutation véritable, par les conséquences indésirables, est très utile pour remporter l’adhésion du public, car elle montre que la question n’est pas une pure spéculation d’intellectuel mais qu’elle a des implications concrètes. Les retards scolaires dus à une méthode de lecture approximative touchent beaucoup de gens. C’est un problème de société qui intéresse et inquiète beaucoup de parents. Mais cette réfutation n’est pas suffisante à elle seule, pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce qu’elle suppose d’établir fermement des liens de causalité, ce qui est un exercice difficile. Pour bien faire, j’aurais dû y passer plus de temps. Il faudrait par exemple voir si mes observations de classes de sixième sont confirmées à grande échelle. Je m’en suis tenu aux classes de sixième parce que c’est là que j’ai pu observer personnellement le phénomène. Mon argument renvoie au lecteur la responsabilité de compléter cette observation, par exemple dans les écoles élémentaires, pour s’assurer que je n’ai pas fait de généralisation abusive. En outre, on pourrait m’objecter qu’une théorie vraie ne trouve pas nécessairement une application technique simple et facile. Ou encore que la stratégie (méthode globale, silhouette de mots) peut être bonne et les exécutants (professeurs) mauvais. On pourrait m’objecter le trop fameux argument : « Si ça n’a pas marché, c’est qu’on ne l’a pas vraiment essayé ! » Mais vu le caractère élémentaire de la méthode de lecture exposée, vu l’ancienneté des débats (« sempiternel débat »), et vu les autres éléments de réfutation, on ne peut pas rejeter d’un revers de main mon inquiétude sur les conséquences de cette méthode. Ce serait de la mauvaise foi.

La réfutation par la contradiction interne est presque imparable. C’est un argument sûr mais parfois difficile à mettre en œuvre car il nécessite une bonne logique et une grande précision dans le vocabulaire. Pour établir une contradiction interne, il faut parfois faire de longues analyses de notions, définir les différentes acceptions des mots employés dans le raisonnement qu’on réfute. En l’occurrence, le cas était plutôt facile. Le seul point délicat était de savoir à quels types d’exercice se réfère l’expression « silhouettes de mots ». Comme il s’agit au fond de quelque chose de très simple et de très concret, il n’y a guère de doute possible. La principale limite de ma réfutation par la contradiction interne, c’est sa portée. Je ne réfute ainsi que le raisonnement d’ensemble de l’article et en particulier sa dernière phrase mais la contradiction interne ne dit rien des différentes parties du raisonnement (ses prémisses). Nous avons en toute logique plusieurs possibilités :
–    on peut lire avec les règles de Cambridge (première et dernière lettres) mais pas avec les silhouettes,
–    on peut lire avec les silhouettes mais pas en suivant les règles de Cambridge,
–    les deux hypothèses sont également fausses,
–    à la rigueur, mais c’est très improbable et ça montre de toute façon que la théorie de Cambridge est insuffisante comme système d’explication, ce sont deux méthodes qui, en pratique, sont envisageables mais qui sont totalement indépendantes l’une de l’autre.
Ce qui est absolument certain, c’est qu’on ne peut pas utiliser l’une pour défendre l’autre.

La combinaison des différents éléments de réfutation que j’ai donnés permet de faire un choix assez facilement entre ces différentes hypothèses. Ce qui m’amène à mon tout dernier argument, qui consiste à répondre par avance à d’éventuels détracteurs, en exposant moi-même leurs objections.

Je vous remercie de votre attention.

 

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