Le choix de l’autopublication

Les travailleurs ont parfois de curieuses paresses. Tel ingénieur s’épuise pendant des mois à concevoir un produit bon et innovant. Pourtant il devient frileux au moment de le vendre et refuse de se mêler de publicité et se fâche avec le service marketing. Tel étudiant a passé de nombreuses nuits de veilles à préparer des concours pour devenir enseignant. Pourtant, une fois en poste, il refuse de s’interroger sur le bien-fondé des programmes et des méthodes qu’on lui impose. Tel soldat, est prêt à s’infliger des souffrances sans nom et pourtant il renonce à penser et applique les ordres sans même demander des explications à ses supérieurs. Un auteur se torture à écrire ce qui lui sort des tripes, mais ne veut pas penser à la façon de diffuser son œuvre. La comparaison de ces braves gens peut sembler excessive, voire hors sujet. Mais si je considère le thème de mon roman, ce n’est peut-être pas si incongru. Les plus grandes lâchetés sont intellectuelles. Et tout homme a ses faiblesses. Il serait absurde, après avoir passé des mois à écrire sur le courage, la lâcheté et la clairvoyance, de m’arrêter en chemin par pure timidité, simplement parce que je n’aurais pas osé mettre en avant mon roman. Un auteur n’existe pas sans lecteur. C’est une évidence. Désolé de rappeler une telle platitude, mais elle est indispensable pour la suite. Peu importe d’ailleurs que les lecteurs soient nombreux ou non. Un public de happy few peut justifier les efforts de l’écrivain. Ce qui compte, c’est qu’il existe des gens que l’œuvre touche, émeut, ébranle. Si une parcelle d’intelligence a été éveillée, alors un bienfait a été accompli. On peut écrire un poème pour une rose unique au monde. Mais l’amant doit envoyer sa lettre. On peut aussi écrire un roman dans l’espoir d’atteindre quelqu’un que l’on ne connaît pas encore. Il faut donc publier. Mais comment ? Refuser la question reviendrait à s’arrêter au milieu du chemin.

 Je pourrais me contenter de m’en remettre au hasard postal, en envoyant tout simplement mon manuscrit aux grands éditeurs sur la place, puis en rabattant mes ambitions sur des éditeurs plus petits, si je n’obtiens pas de réponse au bout de six mois. Et ainsi de suite. Mais c’est au fond une position médiocre et dépassée. Au premier abord, le choix de l’autoédition peut paraître audacieux, voire risqué. Et c’est vrai. En effet, on ne suit pas les usages établis depuis deux cents ans (depuis l’invention des droits d’auteur). Et on ne prend pas appui sur la machine financière et l’expertise des grandes maisons d’édition. Mais à y bien réfléchir, tout choix comporte un risque et le risque n’est peut-être que l’envers d’une opportunité.

Avant d’aller plus loin, il me faut expliquer le fonctionnement de l’autopublication telle qu’elle est proposée sur une plateforme comme Lulu. En effet, il ne faut pas en juger d’après les vieux réflexes. Ce système s’éloigne nettement de la publication à compte d’auteur d’autrefois. A cet égard, j’en profite pour dire que toutes les plateformes qui proposent de poster son manuscrit sur Internet ne sont pas innovantes. Celles qui demandent de payer pour un certain nombre d’exemplaires fonctionnent sur un mode non seulement archaïque, mais aussi peut-être légèrement malhonnête. Le système que j’ai choisi repose quant à lui sur une impression à la demande. Il y a encore quelques années, pour imprimer à un prix raisonnable, il fallait un tirage minimal, pour amortir des frais fixes importants : mise en page du texte par des ouvriers spécialisés, préparation des plaques offset, mise en place de la chaîne d’impression et de toute la logistique nécessaire pour la distribution du produit. Tout cela coûtait cher, et si l’on voulait publier soi-même, il fallait investir d’assez grosses sommes, trouver des libraires pour les vendre et parvenir à toucher son public assez vite pour ne pas lasser les partenaires ou se trouver sur la paille. Aujourd’hui, les progrès de l’informatique permettent de contourner l’essentiel de ces étapes et la logistique s’est améliorée au point de permettre une très grande souplesse. Certes, il est toujours possible de faire des économies d’échelles en faisant de gros tirages, mais ce n’est valable que si l’on évalue bien la demande et si l’on est certain d’écouler le stock dans des délais raisonnables. Sinon une grosse proportion des exemplaires imprimés risque de passer au pilon. On atteint fréquemment la moitié, même pour des auteurs réputés. Il suffit pour cela, que le livre ne se vende pas assez vite. On a besoin de place dans les rayonnages ! Pour ne pas perdre d’argent les éditeurs traditionnels sont obligés de tenir compte de ce risque dans leurs marges. Mais si l’on n’imprime que ce qui est déjà vendu, il n’y a plus de problèmes d’invendus, plus de gaspillage de papier etc. On peut donc avoir plus de souplesse pour des prix sensiblement équivalents. Ce n’est pas vrai pour tous les formats, ça reste encore très cher dès qu’il y a de la couleur par exemple. Mais on y arrive pour les formats les plus courants, justement ceux qui m’intéressent pour mon roman. Bon, dit comme cela, c’est bien joli, plus ou moins écologique et on voit que la plateforme d’édition ne risque plus rien, puisqu’elle calcule ses marges sur chaque exemplaire et n’a plus besoin de stocks. Mais quels sont les avantages pour l’auteur et pour le lecteur ?

Ils découlent de cette annulation du risque financier.

Le premier avantage est temporel. En dehors des grands classiques, la période de disponibilité d’un livre dans les librairies est généralement assez brève. Il faut qu’il réussisse tout de suite ou pas du tout. Avec l’impression à la demande, il n’y a plus de couperet. Le livre qui commence mollement, parce que son public est restreint, parce que sa publicité est médiocre ou parce que d’autres œuvres sont prioritaires chez son éditeur, garde quand même ses chances. A l’inverse, un livre ayant eu du succès, mais un peu oublié du fait des modes, reste disponible. Le libraire n’est plus obligé de dire : « L’ouvrage est épuisé. On vous avertira si l’éditeur décide de faire un nouveau tirage. » Si l’auteur estime qu’il a une opportunité, il peut relancer son livre, sans négocier avec un comptable échaudé par une expérience malheureuse. Si un seul lecteur a besoin d’un livre très pointu publié de cette façon, il n’a plus besoin d’écumer les bibliothèques dans l’espoir d’y dénicher la perle rare. Il serait excellent que toutes les publications, en particulier savantes ou universitaires, passent in fine à l’impression à la demande. L’impression en grande série et l’impression à la demande ne sont d’ailleurs nullement incompatibles entre elles. Elles peuvent simplement correspondre à des moments différents de la vie commerciale d’une œuvre. Malheureusement, la plupart des maisons restent encore frileuses de ce côté-là et se contentent de dénigrer ceux qu’elles considèrent comme des « amateurs ». Ca va changer, mais il faudra du temps.

Le second avantage de l’autopublication, pour l’auteur, est qu’il garde la main sur la commercialisation de son œuvre. Il n’est plus lié par son contrat. Je peux, si je le veux, réutiliser mes personnages comme je l’entends, faire une nouvelle version améliorée au moment où je le juge bon, en faire une adaptation dès que l’opportunité se présente. Je peux même, hypothèse improbable, si je me convertis brusquement à une nouvelle philosophie ou si je me rends compte que j’ai écrit des monstruosités, désavouer mon œuvre et la retirer, ou encore la faire précéder d’un avertissement. L’air de rien, on y gagne en liberté intellectuelle. Sur un plan très terre à terre, le simple choix du format est plus facile. Proposer une version électronique devient un choix naturel. Aujourd’hui, les éditeurs traditionnels gardent une position assez conservatrice sur les nouveaux supports et proposent encore les ebooks à des prix très élevés, sans rapport avec les coûts de production. C’est dommage car la technologie permettrait, ici comme dans l’audiovisuel, de rendre la culture beaucoup plus accessible aux revenus modestes. En effet une liseuse est très vite amortie si l’on télécharge des ebooks du domaine public ou a prix réduit. J’en profite pour dire que cela permettra peut-être très bientôt à l’Afrique de sortir de son isolement culturel, de la même façon que le portable l’a sortie de son isolement téléphonique. Quoi qu’il en soit, j’estime pour ma part qu’on ne peut pas décemment exiger pour un fichier électronique plus qu’on ne demanderait pour un support physique. Autrement dit, l’epub ne doit pas être plus cher qu’un livre de poche et l’album mp3 aussi cher que le CD. Tant que les grandes maisons n’auront pas admis cela, leur lutte contre le piratage ne sera que grossières gesticulations. En faisant le choix de l’autopublication, je peux prendre de l’avance sur cette évolution, qui, à mon avis, est inévitable.

Bien sûr, le tableau ne serait pas honnête si je n’abordais pas la question des droits d’auteur. On a tendance à considérer l’argent comme une question basse et vile, quand il s’agit d’art ou de littérature, et que ça ne doit pas être la motivation essentielle. Moralement, c’est très juste ; et j’ose espérer que mon travail ne s’entache pas de cupidité. Mais il y a la nécessité de manger. Que je vive ou non de ma plume, je continuerai à écrire. En revanche, le temps que je pourrai consacrer à cette activité dépendra du montant des droits d’auteur. Mon prochain ouvrage sortira peut-être dans six mois, ou peut-être dans six ans. L’argent, c’est du temps, du temps passé ou perdu à le gagner. Avec l’impression à la demande, les seuils de rentabilité ne sont plus du tout les mêmes. Autrefois il fallait vendre beaucoup d’exemplaire pour rentabiliser le tirage. Et l’éditeur, de façon très logique, puisqu’il prenait les risques, prenait aussi les premiers revenus. Quand les frais fixes étaient amortis, on pouvait commencer à rémunérer l’auteur. De telle sorte que très peu d’auteurs pouvaient tirer de leur travail un revenu substantiel, voire un revenu tout court. Dans ce modèle économique, il ne s’agissait d’ailleurs nullement d’une exploitation des auteurs-travailleurs par des éditeurs-capitalistes. N’allons pas en tirer les mauvaises conclusions. C’était simplement la conséquence des contraintes matérielles du métier. Au Moyen Age, on ne se plaignait pas de n’être lu que de quelques dizaines de personnes ! Ce qui est formidable, c’est que ces conditions matérielles ont changé. On ne va plus publier au 21ème siècle comme au 18ème. Et la création littéraire sera probablement mieux récompensée. L’auteur peut avoir sa part dès le premier exemplaire vendu. Ca lui permet de vivre en proportion exacte du nombre de lecteurs qui lui font confiance. Le temps qu’il peut consacrer à son art dépend donc, lui aussi, de cette confiance. C’est un très grand progrès.

 Evidemment, la liberté ne va pas sans contreparties. Elle se mérite. En choisissant de me publier moi-même, je fais le choix de me passer des éditeurs. Il convient donc de se demander ce qu’on peut attendre d’eux et dans quelle mesure je peux suppléer à leur travail. Leurs rôles sont multiples, mais pour la plupart d’entre eux, ils se limitent à un investissement financier (mais aujourd’hui ça peut être contourné) et à faire la promotion de l’ouvrage. Ce dernier point est important. Se lancer seul dans la publicité est une démarche difficile. Mais à y bien réfléchir, combien de livres sont réellement mis en avant dans les rayonnages ? Très peu, et presque uniquement ceux des grandes maisons. Les autres ne le sont qu’après avoir déjà obtenu un certain succès. Ces marchés sont très suivistes, car il faut limiter le risque d’invendus. Donc sauf si l’auteur a la certitude de bénéficier d’une campagne digne de ce nom, il vaut aussi bien pour lui se tourner directement vers les autres acteurs qui font l’opinion littéraire : les libraires et les critiques littéraires. Si l’autoédition n’est pas encore devenue une norme, c’est en grande partie parce que les rôles ne se sont pas encore bien redistribués entre les différents acteurs du marché. L’offre est pléthorique, il ne faut pas se leurrer. Les lecteurs ne peuvent pas tout essayer, un tri doit se faire. Les éditeurs aujourd’hui font l’essentiel de ce travail, au risque que leur jugement soit définitif. Mais les critiques et les blogueurs le font tout autant. Ca reste encore un peu brouillon parfois, mais c’est en train de se mettre en place. Dans quelques années, la réputation des meilleurs blogueurs littéraires sera mieux établie et on se tournera plus facilement vers eux pour choisir ses lectures. Pour l’instant, une plateforme comme Lulu accepte n’importe quelle publication. Dans quelque temps, il est probable que des concurrents offriront le même genre de services, mais en sélectionnant leurs auteurs, afin de leur donner une meilleure visibilité.

De l’autre côté, les éditeurs seront amenés à repenser leur métier. Pour l’instant, la plupart rechignent à le faire et préfèrent chercher une solution du côté des pouvoirs publics. C’est dommage, car ils perdent des opportunités. En y réfléchissant bien, il y a beaucoup de services qu’ils peuvent apporter pour créer une véritable valeur ajoutée. Dans ce qui vient naturellement à l’idée, il y a tous les bonus qui peuvent s’ajouter au livre (vaisselle des livres de cuisine, jouets plus ou moins ridicules, peluches et porte-clés). Il y a le travail sur un objet-livre de qualité supérieure (forme originale, dessins sur trois pages, papier à l’ancienne etc.) Il y a bien évidemment tout le travail d’harmonisation des équipes, en particulier quand il s’agit de monter une collection cohérente et de haute tenue intellectuelle. Et naturellement, tous les conseils donnés aux auteurs pour améliorer leur œuvre, même si ça peut être à double tranchant. Tout cela, heureusement, existe déjà. Au fond, le travail des éditeurs est appelé à se recentrer sur sa composante créative au détriment de sa part financière. Certains, habitués à rechercher des rentes et à offrir aux auteurs un simple « je vous publie », n’y survivront pas ; mais les autres, les bons, ceux qui ont compris le vrai sens de leur travail, qui sont de vrais entrepreneurs et pas de simples bailleurs de fonds, ceux-là en tireront profit. Je pense qu’on peut s’en réjouir.

Au bout du compte, c’est certain que l’autopublication me demande plus de travail. C’est un pari, que je fais avec mon temps. Le démarrage risque d’être plus lent, mais le risque d’un blocage complet est moins important. Je n’ai pas la puissance promotionnelle d’un grand groupe, mais des marges qui permettent de survivre avec des ventes modestes. Et c’est difficile de choisir car, selon les options, les chances ne sont pas sur le même plan. Et ce qui marche sur un type de produit ne marche pas forcément pour l’autre. Pour un roman, rien ne se déduit logiquement. Il faut donc prendre un risque. Quand je verrai apparaître les premiers résultats, peut-être vais-je me rendre compte que ce n’était pas la stratégie la plus efficace, sur ce projet précis. Mais il y a une jolie carte à jouer, c’est stimulant, je la joue.

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