Scatologie et exotisme

J’ouvre encore une fois l’album souvenir. Voici un petit article que j’ai écrit pour Sanqualis, quand je dirigeais un centre d’alphabétisation à Djibouti.

 

Comment faire caca, voilà bien un sujet étonnant pour une formation pédagogique à destination des directeurs d’école.

Et pourtant, quand on en sait les raisons, ça ne donne pas envie de rire. Il y a quelque temps, USAID a lancé un programme assez important pour améliorer les conditions sanitaires dans les écoles djiboutiennes en construisant des toilettes. Personne n’avait imaginé que leur utilisation pût poser quelque difficulté que ce fût. Mais voilà, en effectuant une petite visite de contrôle, les organisateurs du programme ont constaté que ces toilettes toutes neuves étaient insalubres et donc sous-utilisées. Que s’est-il donc passé ?

Je vous le donne en mille.

Les enfants nomades ont l’habitude de s’essuyer avec des cailloux. Comme torche-cul, je reste persuadé qu’un oison fermement maintenu entre les jambes offre un confort supérieur, mais c’est évidemment une denrée rare dans le désert. Les cailloux se retrouvent donc dans le trou avec le reste et le résultat est encore plus désastreux si les toilettes sont modernes et pourvues d’un siphon pour éviter les odeurs. D’où nécessité d’apprendre aux gamins à employer autre chose, de l’eau par exemple.

Y auriez-vous pensé ? Je vous rassure, j’ai un collègue africain, pourtant résidant depuis vingt ans dans le pays, qui ignorait totalement ce joli trait culturel. Eh oui! il y a toujours quelque chose à découvrir.

Je plaisante, mais quand on sait la gravité des maladies diarrhéiques dans le Tiers-monde, on prend ces questions très au sérieux. Je ne tiens nullement à avoir une épidémie de choléra ou de fièvre typhoïde dans mon école… surtout quand on connaît le fonctionnement des hôpitaux djiboutiens.

Celui d’Ali-Sabieh, deuxième « ville » du pays n’a qu’un seul vrai médecin, formé à Cuba, ce qui, paraîtil, est plutôt une bonne référence. Malheureusement, ce médecin a aussi en charge tout le district et doit effectuer des tournées, si bien que l’on n’est jamais sûr de le trouver. Quant au reste du personnel, il vaut mieux ne pas avoir affaire à lui. J’y ai amené un de mes élèves. L’aide-soignant est resté avachi pendant toute la consultation, n’a pas regardé le gosse et s’est contenté de lui demander s’il avait de la fièvre, avant d’écrire son ordonnance sur un bout de papier ramassé par terre. Dans la capitale, l’hôpital Pelletier a la réputation d’être un mouroir, malgré des améliorations récentes. Pour ce que j’en ai vu, je refuse de m’y faire soigner. Si je tombe malade, j’irai à l’hôpital militaire français.

Pour en revenir aux cailloux, c’est un des traits culturels les plus frappants de Djibouti, avec le khat bien sûr, dont nous reparlerons une autre fois. La géographie y prédispose, il est vrai. Ce petit pays qui borde le détroit de Bab El-Mandeb (la porte des lamentations) est un pays de rocaille. Pas de rivières, un soleil de plomb, quelques oueds, deux lacs salés, quelques buissons épineux et de la rocaille, des falaises, des montagnes, le grand rift, des rochers, des pierres, des gadins, des caillasses, des cailloux, de la poussière. Et au-dessus de tout cela, planent majestueusement milans et percnoptères et le soir, on admire un ciel sans nuage où brillent plus d’étoiles qu’en aucun ciel français.

Les habitants sont parfois aussi rudes que leurs montagnes. Les Issas du pays assajog où je travaille ont la réputation d’être les plus durs de Djibouti. Je précise que les Issas sont des Somalis.

Tout petits, ils ramassent des pierres et les lancent.

De toutes les manières.

Il y a les cailloux que l’on jette machinalement, par désoeuvrement, ceux qu’on lance aux oiseaux pour leur faire peur et ceux qu’on jette aux chèvres pour les faire avancer.

Et puis il y a ceux que l’on jette aux hommes.

Les petits, on les jette pour attirer l’attention, sans intention belliqueuse. On ramasse les gros pour menacer sous l’effet de la colère quand par exemple quelqu’un vous a fait un rond avec le pouce et l’index.

Oui, cela peut surprendre, mais ce geste a ici une connotation sexuelle très nette. Il signifie grosso modo : « enculé ». Très courant il est souvent appuyé par un « Aba os ! » retentissant (nique ton père). J’ai des élèves pour qui cette expression est presque une ponctuation, un peu comme fuck en anglais. Le problème, c’est que cette même expression précède souvent de peu les bagarres et que les bagarres se font parfois à coups de pierres.

J’ai confisqué une fronde l’autre jour, j’ai bien dit une fronde, pas un anodin lance-pierre avec un élastique, mais une vraie fronde en tissu et ficelle destinée à imprimer à la pierre une puissance maximale, une arme en somme, le genre de truc qu’on utilisait autrefois pour faire la guerre. Les gosses ne manquent pas de dextérité avec ce gentil instrument. Parfois, dans les rues, deux quartiers ou deux clans s’affrontent, essentiellement les jeunes et l’on peut assister à de vraies batailles rangées. Dans ces cas-là, une seule conduite à tenir : se précipiter dans le premier commerce ouvert, fermer les portes de fer et attendre que cela passe comme on attend la fin d’un orage.

Qui seront les prochains morts ? Mystère…

Il vaut mieux faire attention à sa voiture et ne pas sortir les jours où Israël attaque Gaza. Sans être foncièrement intégristes, les Djiboutiens ont quand même un fort sentiment de solidarité vis-à-vis des musulmans opprimés et ils sont capables de s’emporter pour tout et rien. En temps normal, rien de bien méchant toutefois, il y a bien quelques petits cons pour vous insulter en vous disant : « Chrétien ! » ou en employant d’autres vocables moins sujets à interprétation. Je n’ai jamais considéré que le fait d’être chrétien fût un déshonneur, mais le ton sur lequel ce mot est prononcé ne laisse malheureusement pas de place au doute. Les mécréants du point de vue de l’Islam sont profondément méprisés. Les gens aimables quant à eux ne sont pas agressifs, mais au contraire désolés que vous ne soyez pas musulman : « Tu es gentil, mais tu vas aller en Enfer, c’est dommage. » Ils tiennent donc à vous faire réciter, en arabe si possible, la formule salvatrice, la formule magique : « Il n’y a de Dieu que Dieu et Mohamed est son prophète. » Si vous dites cela, c’est tout bon. C’est assez surprenant finalement pour un Occidental de se trouver plongé dans une société à ce point homogène.

Les mauvaises langues disent que tous les chrétiens de Djibouti sont des étrangers. C’est faux, il y a juste assez de Djiboutiens pour s’indigner quand on dit une chose pareille. De toute façon, la tolérance et l’ouverture culturelle ne sont pas tellement des vertus locales.

Quant à la politesse… elle n’est pas totalement inexistante. Lorsqu’il s’agit de saluer quelqu’un d’important ou de se réconcilier, ils ont un baise-main réciproque tout à fait distingué. Mais les réconciliations sont nombreuses parce que les querelles le sont plus encore et qu’elles peuvent repartir pour un rien.

Et je ne parle même pas des offenses graves qui impliquent tout le clan. Le gardien de nuit de l’école a fait quelques journées au poste pour des actes de violence. Deux familles se font la guerre. Des couteaux ont été tirés, un peu de sang a coulé. L’affaire est sérieuse : un mariage qui ne s’est pas fait il y a deux ans.

Pour l’instant, la tension est retombée. Le clan de celui qui a frappé paiera le prix du sang et on s’en tiendra là.

On évitera donc le procès et des ennuis plus pénibles.

Du moins pendant quelque temps.

Non, la première impression n’est pas une impression de savoir-vivre. J’allai dire : « Si un mendiant vous aborde ». Je devrais dire, que quand un gamin vous abordera, ses premiers mots seront vraisemblablement :

« Monsieur, donne-moi de l’argent. » Ce seront d’ailleurs peut-être les seuls qu’il pourra proférer en français. Il faut apprendre l’essentiel, n’est-ce pas ? Si vous refusez d’accéder à cette requête, ce qui est plutôt conseillé, vous avez de fortes chances d’entendre quelques noms d’oiseau. Les mendiants adultes sont plus subtils et prennent le temps de vous baratiner avant de vous demander quoi que ce soit. Un instituteur, un Afar, me disait récemment que tout Djibouti était en Zone d’Éducation Prioritaire. Il est sévère et je dois apporter tout de même une nuance. Les enfants djiboutiens, ceux que je côtoie en tout cas, ont au moins une qualité : ils ont envie d’apprendre.

Et c’est un plaisir de voir ses élèves faire des multiplications et des divisions, comme ça, juste pour le plaisir, par jeu.

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