Le dernier recours

Il n’y a pas de droit absolu, pas même le droit à la vie. Ce qui est absolu, c’est le devoir du policier de tenter les autres solutions avant de recourir à la violence. Il n’est certes pas légitime de tuer un homme et je ne milite pas pour le retour de la peine de mort. Mais mon droit à la vie tient à au moins deux conditions: que je respecte la vie des autres et que j’y tienne moi-même. Si je suis en train d’assassiner mon prochain, me tuer sera de la légitime défense et je n’aurai subi aucune injustice en mourant sous les balles d’un policier. J’aurai simplement récolté les conséquences de mes actes. Si je tiens des enfants en otage et que je menace leur vie, le policier aura même le devoir de m’abattre. C’est devenu pour lui une triste nécessité.

On espère n’avoir jamais à punir. Tant que ça reste bon enfant…

Dans le même ordre d’idées, on prive un homme de sa liberté parce qu’il représente un danger pour la société, qu’il lui a déjà nuit et qu’il risque de recommencer.
Le droit qu’on les enfants à être scolarisés se heurte à une limite incontournable, à savoir le droit qu’ont les autres enfants à un enseignement correct. L’élève qui se fait remarquer à chaque leçon et à cause duquel on perd systématiquement 10% du temps scolaire n’a plus sa place en classe. Il fait perdre son temps aux autres et lui-même ne profite pas réellement de l’école pour la simple et bonne raison qu’il la rejette.
Bien sûr, s’agissant d’enfants, je veux bien admettre qu’ils peuvent se corriger, que l’âge des bêtises n’a qu’un temps et que rien n’est totalement perdu. Mais si un cancre a montré de manière répétée son refus de l’école, il faut l’écarter pendant tout le temps où son comportement sera contraire au fonctionnement de la classe. Il ne faut pas désespérer d’un enfant, mais il faut être vrai dans toutes les décisions que l’on prend pour eux. Leur mentir, c’est les desservir au bout du compte. Les bercer d’illusions, c’est leur préparer un avenir amer. J’ai honte de devoir répéter de pareilles platitudes, tant elles font partie de la sagesse des siècles. Pourtant il est fréquent de voir des enseignants rongés de culpabilité parce qu’ils ont dû punir. On voit souvent un principal infliger d’horribles souffrances à la communauté éducative, en commuant arbitrairement les sanctions décidées par les professeurs. Un formateur pédagogique qui refuse de répondre aux angoisses des professeurs confrontés à des problèmes de discipline ne fait pas seulement souffrir les professeurs en question, mais tous ceux qui sont sous leur responsabilité. On ne compte plus les collèges où, faute d’une prise en main précoce, les conseils de discipline s’accumulent sans effet. Les bien-pensant qui refusent d’envisager la possibilité de la faute commettent la plus grave des fautes politiques.
La volonté de faire progresser tous les élèves est évidemment louable. Il est normal de se sentir affecté par l’échec de l’un d’entre eux. Pourtant il convient au pédagogue de garder son sang-froid, et même dans une certaine mesure de s’endurcir pour pouvoir prendre des décisions pénibles.
Les enfants n’ont pas beaucoup de responsabilités. Ils n’en ont guère sur le plan financier ou pénal. Mais ils sont responsables devant leurs parents et leurs maîtres de leur travail scolaire. Il est essentiel, absolument essentiel d’entraîner les enfants à la responsabilité, même si celle-ci reste très limitée dans le temps et en importance.
Le dernier recours n’en est pas vraiment un. Les mesures que l’on s’autorise en dernier recours ne sont pas forcément les actes les plus graves que nous serons amenés à poser. Ce sont les dernières mesures que nous allons tenter nous-mêmes avant de nous en remettre à une autorité supérieure et de nous décharger ainsi de nos responsabilités. Le dernier recours, c’est l’acte ultime après lequel je dis que j’ai tenté tout ce qui était en mon pouvoir. Voilà, je n’ai rien pu faire d’autre que de renvoyer cet élève. S’il revient pour se venger, je serai obligé de faire appel à la police. La mesure en dernier recours, c’est celle que l’on prévoit pour le moment où la situation nous échappe et où l’on veut sauver les meubles. Je ne peux plus rien pour toi. C’est triste. Mais je dois préserver mon école, parce que j’ai aussi des obligations envers mes autres élèves.
L’erreur “progressiste” consiste à négliger les fonctions sociales de la sanction en ne s’intéressant qu’aux fonctions morales de celle-ci, jugées plus nobles. La moralité peut aller à l’encontre de l’air du temps, certes, elle peut se passer de récompense. Mais elle ne peut pas faire abstraction totalement du regard de la société. Car le regard de la société détermine largement les résultats de l’action. En France on a beaucoup fustigé les notables soucieux de protéger leur institution ou leur position. C’est même devenu une sorte de réflexe, un topos de la bien-pensance. Les lycéens s’indignent parce qu’on expulse discrètement un camarade détenteur de cannabis. Ils sont scandalisés parce qu’on ne leur a pas expliqué la raison du départ d’un de leurs professeurs. Les syndicats défendent par principe le salarié surpris à voler. Pourtant le directeur de l’école et le patron savent bien qu’il n’y a pas d’autre solution que de renvoyer ceux qui commettent des actes aussi graves. Ce n’est certainement pas de la cruauté. Leur seul devoir est de s’assurer de la réalité des faits et d’agir en conséquence. Oui il est important de respecter la dignité de sa charge, non par orgueil, non pas pour la vaine gloire de se sentir important, mais avec humilité, précisément parce que certaines fonctions dépassent la personne et ses doutes.

S’il est important de peser ses décisions, il l’est tout autant de trancher avec clarté. On peut se tromper, cependant une sentence injuste et claire permet plus sûrement de se relever qu’un déni de justice. Pour ceux qui ne sont pas habitués à ce vocabulaire, le déni de justice est le refus de juger de la part de celui dont c’est la fonction. Il prolonge indéfiniment l’affaire et l’empêche de se résoudre. Le déni de justice laisse pourrir la situation, alors qu’une décision quelconque, même maladroite, permettrait de tourner la page.
Malheureusement un lointain ministre a décidé un jour qu’il n’en serait plus ainsi. Il faut maintenant des procédures complexes pour prendre une décision de renvoi, une décision qui n’est au fond qu’une mesure de sauvegarde, souvent prise dans une certaine urgence. Pire: en pratique le principal doit trouver un établissement de remplacement pour l’élève qu’il renvoie.
Une fois que j’ai dit cela et que j’ai souligné la nécessité d’écarter certains enfants de l’école, je dois faire une précision essentielle. La sanction n’a pas seulement pour but de protéger la société. Elle doit préserver la possibilité que le coupable se corrige et se convertisse. Surtout s’il s’agit d’un enfant, il importe qu’il conserve une chance. On peut faire preuve de compassion. Oui, la charité est la plus grande des vertus. Mais c’est une vertu qui se vit dans la vérité. C’est le souci sincère et éclairé du bien d’autrui. Et il n’est pas bon pour l’enfant d’être traité comme un roi.
On ne pardonne pas en niant le péché.
On ne pardonne pas en oubliant.
Un pardon ne peut être reçu que par celui qui regrette sincèrement.
L’expulsion d’un établissement ne vaut pas expulsion du système scolaire, encore moins expulsion de la société. Il appartient à l’élève de faire la démarche de sa réintégration. C’est à lui de convaincre sa nouvelle école qu’il est prêt à suivre à nouveau des cours. Rien n’empêche que l’on crée des établissements de la deuxième chance. Rien n’interdit d’accompagner la démarche du repenti. Rien n’interdit non plus de reprendre un élève repenti dans des établissements normaux. Il faut que chacun soit libre, libre et responsable, car l’un ne va pas sans l’autre. L’enfant doit comprendre la vérité énoncée au début: sa liberté d’enfant dépend du respect qu’il a de la liberté d’autrui.

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