La cyberpute

Nous avons vu il y a quelque temps comment les guerriers modernes s’apprêtent à repenser leur métier et les pièges dans lesquels ils risquent de tomber. Après une dure journée de campagne sur ordinateur, à quel genre de repos du guerrier pourront-ils prétendre ? Imaginons un instant que les bordels militaires de campagne suivent à leur tour une évolution high-tech. Après tout, pourquoi le plus vieux métier du monde devrait-il se cantonner à un stade artisanal ? Il ne serait pas très difficile de rédiger une offre alléchante :

Plus belle que votre première fiancée, mieux proportionnée que celle de votre voisin, plus douce que votre premier baiser, plus savante qu’Ulla, Frida et Morgana réunies, la cybercallgirl de XXXX vous propose les sensations inédites du 77ème ciel.

La cyberpute existe aussi en version masculine. Pour tout fantasme particulier, contactez nos services au XXXXXXX, écoute et discrétion garanties.

Nul doute qu’en combinant les expertises des meilleurs roboticiens, celles des sexologues et des stars du porno, on ne parvienne à fabriquer un produit fort convaincant.

Cela va se faire, d’une manière ou d’une autre, car la demande, même discrète, sera au rendez-vous et… l’affaire promet d’être juteuse.

Mais pour l’instant gardez la tête froide, refermez vos braguettes, le sexe cybernétique est une affaire sérieuse. Le pauvre adolescent qui fait ses premières armes doit se méfier : ingénieurs, industriels, financiers, sociologues et psychiatres sont à son chevet et tiennent la chandelle. N’en doutons pas. Ils seraient bien cons de ne pas en profiter. L’orgasme n’est certes pas pour eux, mais quand ce petit jeu de voyeurs fait bien bander le porte-monnaie, il n’y a pas de raison de se plaindre !

Et il y a la police quelque part dans un coin, qui attend son heure…

Le client sera-t-il vraiment satisfait ? La jouissance sera sans doute là, c’est un vulgaire problème de mise au point, mais le bonheur sera-t-il au rendez-vous ?

Avant de tenter une réponse à cette question cruciale, nous pouvons déjà établir une partie de notre scénario sur quelques bases solides. Les religieux et autres tenants de valeurs traditionnelles y seront franchement opposés. Les uns lanceront des fatwas, les autres des protestations aussi véhémentes qu’inutiles. Et les partisans du nouveau produit les dénigreront au nom de droits jusque là inconnus, sans même prendre le temps d’écouter leurs arguments. Que ce soit interdit ou pas, si une telle chose est techniquement possible, elle se fera.

J’irai même jusqu’à dire qu’une prohibition ne servirait que les intérêts de la pègre, comme souvent, hélas. Voyons ce que cela changerait vraiment pour les souteneurs. A l’achat, si je puis m’exprimer ainsi pour faire la comparaison, la cyberpute risque de coûter plus cher qu’une Russe ou une Philippine. Mais à l’usage, le rapport peut bien s’inverser. Pour le proxénète-programmateur, le plus grand risque est de perdre son matériel, mais des dangers énormes sont écartés. La cyberprostituée n’ira pas se plaindre de mauvais traitements, elle ne risquera guère de servir d’indic, et les problèmes de recouvrement seront simplifiés, réduisant la nécessité de mobiliser de nombreux « soldats » pour surveiller le personnel féminin. Par ailleurs, la réprobation du public ne sera pas aussi forte.

En fait, il est assez peu probable, en Occident du moins, qu’on interdise la cybersalope bien longtemps. Au fond, au nom de quoi pourrait-on prononcer une sentence aussi sévère ? Chez nous il n’y a qu’un petit nombre de principes à peu près consensuels en matière de morale sexuelle. Si, si, il y en a. Mais ils ne s’appliqueront pas en l’occurrence. On peut les résumer par l’obligation du consentement. Tout le reste en découle. Du moment que les partenaires sont d’accord, on peut ne pas aimer leur mode de vie, mais on ne s’estime pas en droit de l’interdire. « Je ne comprends pas mais s’ils sont heureux comme ça… » ou à l’inverse : « Chacun ses choix, mais… » Le principe d’égalité entre les partenaires est un corollaire de cette idée (il est un peu délicat à manier quand on touche à la question de la procréation mais manifestement cette question ne nous intéresse pas ici). C’est au nom de ces principes qu’on condamne le viol et les mariages forcés, ainsi que les relations sexuelles avec mineurs, car leur consentement n’est pas fiable. Ce sont aussi ces principes qui alimentent les débats sur la polygamie.

De toute évidence, la cyberpétasse n’entre pas dans ces problématiques. Au contraire ! Elle évacue le grand soupçon qui pèse sur la prostitution classique, à savoir celui d’être une forme moderne d’esclavage. Je ne rentrerai pas dans le débat de savoir si cet esclavage est la conséquence naturelle de la prostitution, ou s’il est celle de la prohibition elle-même qui pousse les putes dans les griffes de maquereaux mafieux. De toute façon, notre créature électronique ne saurait se plaindre d’un statut dégradant.

A partir de là, les seules restrictions juridiquement et politiquement acceptables sont les mêmes que pour n’importe quelle œuvre pornographique ou n’importe quel sex toy : discrétion et âge minimal. Je parie même que le législateur trouvera avantage à l’autoriser. Non pas bien sûr que les députés, majoritairement mâles, soient particulièrement demandeurs d’un tel produit. Bien sûûr. Leurs femmes ne leur permettraient pas d’avoir… d’exprimer de telles pensées. Elles pourraient effectivement leur en suggérer mais bon là je dérape… Ils se retrancheront derrière des arguments d’intérêt général et de santé publique. « Quand un mauvais coup se prépare, il y a toujours une République à sauver. » « C’est pas par plaisir que je fais ça, bobonne, mais tu comprends c’est mon devoir, ma responsabilité d’élu. » La lutte contre les MST est une priorité absolue, n’est-ce pas ? Le SIDA fait peur à juste titre, n’est-ce pas ? On a une épidémie à enrayer. Dès lors ne serait-il pas irresponsable de laisser des tôliers malhonnêtes proposer des gynoïdes frelatées, qui mettraient en danger notre jeunesse avide d’expériences et de nouveauté ? Il convient au contraire d’organiser cette pratique qu’on ne peut (ni ne veut) interdire, afin d’établir des normes de sécurité et d’hygiène : usage strictement individuel, désinfection systématique de la machine, vagins artificiels jetables, que sais-je encore ? Il s’en trouvera même d’assez gonflés pour en faire ouvertement la promotion et proposer d’ériger la cybercourtisane en cause nationale… Hum… ils devront peut-être inventer une autre dénomination, plus recevable politiquement.

Mais laissons-là le feuilleton politique. Il est passionné, agité, houleux, tonitruant même. Il occupe les débats télévisés et les conversations des cours de lycée pendant des mois jusqu’à des heures indues. Mais le dénouement est un peu trop prévisible.

Penchons-nous plutôt sur le consommateur. Car c’est bien lui qui commande tout. Le client est roi, au cyberbordel comme ailleurs. Il n’y a pas de raison que ce soit différent.

Qu’est-ce qui peut pousser un homme normalement constitué à louer ou acheter une cybergarce ? Plusieurs réponses sont évidemment possibles. Plusieurs profils de consommateurs peuvent être esquissés. Oui, je sais, dit comme ça, ce n’est pas très excitant. La simple description du produit l’est beaucoup plus mais elle n’éclaire pas les raisons profondes et le marketing se satisfait rarement d’un produit qui parle de lui-même.

La première motivation d’achat est l’attrait de la nouveauté, et l’envie de s’offrir une expérience nouvelle. On peut rêver d’une vie sexuelle décomplexée, dans laquelle on regarderait un porno, on changerait de partenaire et on irait à la pute avec la même facilité, juste pour varier les plaisirs. Après tout, on peut légitimement penser que ça ne porte guère à conséquence. Je ne blesse ni ne lèse personne si je couche avec un robot. Il n’y a guère de conséquences biologiques à craindre : pas de grossesse non désirée, pas de maladie vénérienne à craindre (si le produit est bien conçu), et pas non plus de querelle ou de rupture à redouter. Je peux utiliser ma cybermaîtresse quand je veux, la laisser quand je veux. Pas de migraines, pas de règles, pas non plus d’envies à satisfaire par devoir ou par gentillesse. La liberté absolue. C’est le sexe parfaitement « safe ». Le sexe sans engagement. Le sexe vraiment récréatif, sans arrière-pensée. Tentant…

Une deuxième motivation serait la possibilité de s’entraîner, pour un peu on en ferait presque un outil d’éducation sexuelle. Imaginons que l’on utilise une cyberinitiatrice pour enseigner aux jeunes gens les choses du sexe, afin qu’ils ne soient pas ridicules dans leurs autres rapports. On verrait des pères, pourquoi pas, amener leurs fistons dans des établissements spécialisés pour les déniaiser avant les grands moments de leur vie ou pour les faire patienter un peu tant qu’ils sont trop jeunes pour une relation véritable. Les adolescents passeraient en quelque sorte du Kama-Sutra aux travaux pratiques. L’expérience, yaksadvrè ! Au demeurant, pour ceux qui trouveraient l’idée étrange, n’oublions pas que de nombreux bourgeois au 19ème offraient une virée en maison-close au jeune fiancé la veille de son mariage, et que le côté « éducatif » est déjà une des principales justifications des pornographes modernes en quête de respectabilité.

On pourrait encore en trouver d’autres : simple succédanée quand les autres options font défaut, moyen de relancer une vie sexuelle en berne et de trouver de nouvelles idées, mesure « d’hygiène » quand madame ne veut pas et qu’on ne veut pas vraiment la tromper… Passons. Tous ces usages sont des variantes des deux premiers.

Mais à l’usage justement, qu’est-ce que ça va donner ?

Il y a peut-être une classe supérieure de la société du sexe démystifié, qui ne craint aucune expérience et envisage toute pratique nouvelle avec détachement, sans faire de drame ni accorder à la chose plus de valeur qu’au boire et au manger. Ni pervers ni timorés, ni obsédés ni refoulés, Don Juan respectables, Sade sans cruauté, partisans fervents de l’amour libre, nudistes avec pudeur, ils peuvent tout faire sans crainte et sans passion, comme un bon chimiste expérimente des substances en toute impunité, sans tomber dans la dépendance. Ces gens-là ne nous intéressent pas. Ils sont trop rares. S’intéresseront-ils eux-mêmes plus de deux minutes au nouveau produit ? Celui-ci devra être d’une qualité exceptionnelle pour dépasser les plaisirs qu’ils s’offrent par ailleurs.

Je vais m’intéresser aux utilisateurs les plus probables : des jeunes un peu timides mais pas trop, des vieux un peu isolés mais pas déconnectés de la vie, des quadras fatigués etc.

Pour tous ces gens ordinaires, la satisfaction est d’un autre ordre et passe par des détours subtils.

Il n’est pas nécessaire d’être fin psychologue pour pronostiquer quelques effets secondaires. Initier un jeune homme sur une machine risque d’être fort décevant. D’abord parce que cela peut être très brutal pour les plus fragiles mais surtout parce que la machine prépare à tout sauf à l’essentiel. Elle prépare le corps et favorise la qualité des mouvements ou l’endurance mais elle ne prépare en rien à la psychologie. Le jeune candidat à une relation biologique ne saura pas mieux comment aborder une femme en écoutant ses désirs ou en lui susurrant des mots doux. Il ne saura pas mieux comment établir la confiance nécessaire. Je ne parlerai même pas de la fidélité ou du refus de la jalousie. Il n’est d’ailleurs pas certain qu’une fidélité absolue soit indispensable à la confiance dans un couple ni qu’une telle exigence soit toujours bonne, car elle empêche la réconciliation. La confiance n’est pas seulement nécessaire pour faire durer le couple ou construire une vie de famille. Dès le début, pour le plaisir sexuel lui-même, elle est primordiale. C’est d’abord la certitude d’être considéré et respecté, et l’idée que la relation de couple prime sur les petits désagréments inévitables. Le simple fait d’aborder l’acte sexuel avec la peur d’être jugé suffit à détruire l’essentiel du plaisir. Peu importe qui éprouve cette inquiétude, le partenaire aussi ressent la crispation et jouit moins bien. Au bout de combien d’heures sur simulateur un jeune homme se sentira-t-il prêt à vivre une relation sexuelle en conditions réelles ? Je crois pouvoir répondre : jamais. Plus il tentera de se préparer, moins il sera effectivement prêt. Le simulateur de sexe risque surtout d’accroître la peur de la mauvaise performance et peut-être aussi la déception vis-à-vis du ou de la partenaire. Serai-je à la hauteur ? Ne suis-je pas trop rapide ou trop lent, trop brutal ou trop mou ? Est-elle contente ? Ne simule-t-elle pas ? Ca ne se passe pas comme prévu ! C’est pas comme ça qu’il faut s’y prendre ! Et à partir du moment où de telles questions sont passées au premier plan, la relation est foutue parce que là n’est pas l’essentiel. Pour que cela fonctionne, il faut d’abord croire en l’autre et être prêt à s’adapter à lui et à tolérer les petits imprévus, agréables ou non qui font de la sexualité l’expression même de la vie. Le viagra, la contraception, la procréation médicalement assistée ou le conseil conjugal ont certainement résolu bien des difficultés. Mais la combinaison de ces facteurs et l’idéal très fort de liberté et de construction de soi que véhiculent la société et les médias, tout cela a déjà créé un climat très anxiogène autour de la sexualité. L’usage d’une cyberfemelle pourra pousser cette angoisse au paroxysme.

Le simple fait que leurs petits amis soient adeptes de la pornographie ou de jeux vidéo un peu suggestifs suffit déjà à susciter chez de très nombreuses filles des réactions de jalousie. Il n’y a pas lieu de s’en étonner. Personne n’aime être comparé à un rival, surtout si ce rival semble trop beau. Pourtant les revues ou même les films restent très rustiques par rapport au service offert par une cybergirlfriend. Et avec la pornographie classique, il arrive presque toujours un moment où s’amuser tout seul ne suffit plus. Les vraies filles retrouvent généralement leur place. Avec le robot sexuel, on passe à un autre niveau. Le degré d’excitation est beaucoup plus fort, les fantasmes beaucoup plus intenses, le repli sur soi beaucoup plus grave. Il y a déjà des addictions sévères, mais rares, aux jeux vidéo. Tout laisse à penser que les gros utilisateurs du sexe robotisés présenteront une addiction beaucoup plus lourde. Ils ne seront pas forcément nombreux, mais ils seront en Enfer. La plupart bien sûr nieront leur état, et dans une certaine mesure, ils auront raison, car le cybersexe leur offrira ponctuellement un certain soulagement. Mais il participera aussi à leur souffrance générale et ce n’est qu’à l’issue d’un long processus, par suite aussi du regard des autres, qu’ils prendront plus ou moins conscience de leur problème. Plus les machines seront efficaces, plus les fantasmes seront solides, plus la frustration sera grande, plus il sera difficile aux gros utilisateurs d’avoir une vraie vie de couple, et plus ils seront seuls.

Hélas la chair de la cyberfilledejoie risque bien d’être fort triste.

Les autres utilisateurs abandonneront probablement très vite le système, après des expériences plus ou moins poussées. Pour pouvoir satisfaire leurs besoins affectifs, beaucoup plus importants que la sensualité seule, ou tout simplement pour ne pas se fâcher avec leur partenaire ou préserver leur famille, ils consentiront naturellement à ce petit sacrifice. Entre-temps je fais le pari que ces engins de plaisir auront cassé bien des couples, dispersé bien des familles et rendu bien des gens amers. Cet ersatz de sexualité aura fragilisé bien des sentiments et découragé bien des engagements. Le temps qu’un homme ou une femme se rende compte qu’il a besoin d’un tel engagement pour consolider son bonheur, bien des occasions auront été perdues. Elles ne se retrouveront pas.
Au risque de déplaire, j’exprime la crainte d’une époque encore plus « libre » et plus désenchantée que la nôtre. Il n’y aura pas forcément beaucoup plus de divorces. Il y en a déjà tellement ! A ce stade de la réflexion, certains d’entre vous ont sans doute des objections. Oui ? Je crois bien qu’on m’a posé une question. Est-ce que le dispositif, arrivant à domicile et mis en réseau ne pourrait pas permettre à de vrais couples de vivre leur sexualité à distance ? Ca leur permettrait d’entretenir leur relation. Bonne question. L’hypothèse mérite d’être prise en compte. En effet, cela pourrait contribuer un peu, pendant un temps à la vie de couple, en complément des lettres, des appels téléphoniques et autres formes de poulets (NDA : un poulet est un billet doux). Mais il ne faut pas perdre de vue que la sexualité ne suffit pas à faire la vie commune. La sexualité sans toutes les petites choses de la vie partagée, c’est faire de sa femme sa maîtresse. Si l’on en use sans discernement, il y aura là encore un nouvel et redoutable instrument d’amertume.

Devant les difficultés juridiques et pratiques à l’interdire, c’est sans doute par le mépris et la honte que la société limitera l’usage de la cyberfemme. Les lanternes rouges des maisons-closes et le regard porté par la société ont toujours beaucoup plus limité la prostitution que toutes les lois sur le racolage. A tout prendre il vaudrait encore mieux rouvrir les boxons. Avec les vraies putains au moins, il faut tout de même accepter une certaine altérité. Et elles au moins peuvent parfois écouter les petites misères de leurs clients. C’est sans doute la seule noblesse à laquelle atteint leur métier. Il leur restera toujours cet argument face à la concurrence déloyale du modernisme.

Cet article a d’abord été plublié dans le numéro de Sanqua de mars 2011. Je vous recommande d’ailleurs la lecture du reste du magazine, en particuliers si vous cherchez un regard intelligent sur le monde du jeu vidéo et sur la modernité.

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