Robots de combat

Cet article a d’abord été plublié dans le webzine Sanqua. Je vous en recommande d’ailleurs la lecture, en particuliers si vous cherchez un regard critique sur le monde du jeu vidéo. Il n’y a pas que ça, comme le prouve ma rubrique Anticipantia.

Ce sont nos compagnons de jeu, nos ennemis familiers dans un bon nombre de FPS, RTS et autres jeux d’arcades. Les petits et gros robots de combat, nous en avons tous dégommé des trouzaines et jamais ils ne représentent une bien grosse affaire pour les guerriers de salon que nos sommes. Qu’est-ce qu’une armée de droïdes face à un chevalier Jedi décidé ou à un seigneur Sith ? Je vous le demande. Mais voilà, chez Sanqua on se prend parfois à rêver un peu plus loin. A rêver réalité, comme dit la chanson. Et si… nous voyions réellement apparaître des robots de combat, de vrais robots tueurs, capables de choisir de vraies cibles temporairement vivantes : le terroriste du bout du monde, mon voisin de palier qui est bête, arrogant et surtout vulgaire, ou, pourquoi pas, moi-même. Et tout à coup, on en vient à se demander si le rêve n’a pas viré au cauchemar.

Mais précisons l’objectif. Nous nous proposons de faire une réflexion en anticipant sur une innovation technologique probable et en essayant d’en prévoir les conséquences principales. En l’occurrence nous allons nous intéresser à des robots qui n’auraient pas besoin d’être téléguidés mais qui pourraient choisir eux-mêmes leurs cibles en fonction de règles d’engagement assez semblables à celles que reçoivent les soldats des armées modernes lors de leurs nombreuses missions. Ces règles pourraient aller de la destruction pure et simple de tout ce qui vit à la protection de personnes précises, en passant par tous les degrés d’une riposte graduée et la distinction entre combattants et non-combattants. Il nous intéresse assez peu de considérer les ratés de la mise au point. Si pour ajuster le système de reconnaissance, il y a quelques milliers de « dommages collatéraux », ce n’est pas vraiment notre problème. On les enregistrera comme « martyrs de la science » ou quelque chose du même tonneau. Voyons ce que pourrait donner un système bien au point, présentant toutes les garanties qu’un client raisonnable serait en droit d’exiger.

Cela changerait-il fondamentalement l’art de la guerre et l’usage de la violence ?

De nobles intentions… comme toujours

Pour répondre à cette question, le point de départ le plus simple est de se demander pourquoi on va les utiliser. Sur le plan tactique, les droïdes de bataille présentent quelques avantages évidents. Tout d’abord, il s’agit de préserver la vie de ses hommes. Cela ne fait que prolonger le rêve actuel d’une guerre « propre », du moins du côté de l’armée dominante. Les premiers robots ne devraient être utilisés que pour des missions simples et routinières mais qui présentent un danger : reconnaissance en milieu hostile, à l’instar des drones actuels qui ne sont que de vulgaires engins télécommandés, ou convois de ravitaillement dans des zones propices aux embuscades. La défense de bases permanentes ne devrait pas non plus poser de grosses difficultés. L’utilisation de robots permettra d’abord de redéployer les troupes humaines pour ne les risquer que lorsque cela en vaudra vraiment la peine. Pour des offensives d’une certaine ampleur, il faudra sans doute attendre un peu plus longtemps, car ces missions sont naturellement plus complexes et comprennent surtout une plus grande part d’imprévu. Il faudra donc des systèmes plus élaborés.

Citius, altius, fortius

Tout laisse à prévoir que rapidement les droïdes seront plus qu’une simple mesure d’économie en homme et deviendront des armes décisives. Il n’y a rien d’original à dire que les machines bien conçues peuvent nous affranchir des limites du corps humain. La seule limite véritable étant l’imagination perverse des ingénieurs et des militaires. Sans aller chercher bien loin, pour rester dans les « classiques », si je puis dire, on peut imaginer des robots ayant des capacités de franchissement spécialisées pour frapper au-delà de toutes les protections ordinaires : se faufiler dans la jungle, traverser le désert de sable le plus hostile, grimper les falaises les plus abruptes, parcourir les solitudes glacées du grand Nord, se glisser subrepticement dans des conduits d’aération pour des missions d’assassinat, attaquer dans de vastes zones contaminées par des radiations ou du gaz sarin. Il n’y aurait décidément plus de forêt des Ardennes, de désert du Sinaï ou de jungle malaise qui tienne. Notez qu’on s’en doutait déjà un peu mais les grands franchissements étaient tout de même limités par le risque qu’ils représentaient pour les soldats. Ce risque ne compte plus. D’ailleurs, si l’on admet des robots capables de se débrouiller tout seuls, rien de tout cela ne nécessiterait de sauts technologiques. La seule difficulté est financière. Un modèle précis trouverait-il un usage suffisant pour justifier une chaîne de production à un coût jugé acceptable ? Nous reviendrons sur cette question, qui a des implications énormes.

Mais continuons d’abord sur les avantages tactiques. Le corps humain est fragile, lent et se fatigue vite. Un pilote d’avion n’est guère capable, même avec un très bon équipement de supporter des accélérations de plus de 7 ou 8 G. Et encore un tel effort l’épuise rapidement. De plus il est à peu près impossible d’appuyer sur une commande de tir en moins de deux secondes, même lorsque l’on est en bonne santé et bien entraîné. Amusez-vous à faire le calcul de la distance parcourue en deux secondes à mach 2, pour s’en tenir à des vitesses tout à fait raisonnables. En fait les pilotes combattent généralement à des vitesses très inférieures aux capacités de leur avion. Que dire encore de la possibilité de combattre ou même tout simplement de veiller sans fatigue ? On pourrait vaincre des adversaires humains simplement à l’usure, en leur mettant une pression continue sur deux ou trois jours. Jusqu’à présent, il y avait des pauses inévitables dans toute opération, la nuit ou pendant des intempéries trop fortes, ou alors on ne pouvait pas les supprimer trop longtemps. On n’aurait même pas besoin d’organiser les trois huit du combat, juste des retours au stand pour faire le plein. De l’autre côté, imaginez une sentinelle qui ne serait jamais pris en défaut, qui n’aurait besoin ni de dormir ni de pisser, qui serait plus rapide et plus précise que le meilleur tireur d’élite (il faudra d’ailleurs penser à améliorer la balistique si l’on n’est plus limité par les bras et les yeux du tireur). C’est vous qui pourriez dormir sur vos deux oreilles dans votre bunker climatisé ! Avouez que c’est quand même autre chose qu’une cagna dans une tranchée boueuse ! Il est même possible que la plus grande précision des robots permette un gain de « productivité » ou plutôt de « destructivité » dans l’usage des munitions. Certes, d’un point de vue financier, ces économies seraient perdues par ailleurs, mais d’un point de vue logistique cela pourrait constituer un avantage non négligeable. Si vous mettez d’un côté les moyens de transport nécessaires pour un régiment de soldats avec leur nourriture, leurs douches, leur bar, leur drogue, leur bordel de campagne et leurs munitions et de l’autre côté une escouade de robots avec quelques mécaniciens et le reste… on pourrait raisonnablement améliorer les capacités de projection à moindre coût.

Ironmind

Mais les limites les plus intéressantes et les plus dangereuses à dépasser sont naturellement les limites psychologiques. Courage et peur n’ont pas de sens pour une machine. Les missions les plus désespérées deviennent envisageables sans le souci de trouver un volontaire. On peut sacrifier plus aisément une machine qu’un homme tout simplement parce qu’elle ne va pas s’y refuser. La remplacer n’est qu’une question de budget et de logistique. Dire cela est banal. Une autre limite psychologique, plus redoutable à franchir, est celle de la mauvaise conscience. Un homme peut avoir des scrupules et hésiter au moment crucial. Qui d’entre nous est sûr de planter son couteau à temps dans le ventre d’un ennemi ? Le robot n’a ni pitié ni cruauté, seulement une programmation. C’est pourquoi les généraux apprécieront de troquer une discipline toujours aléatoire contre une fiabilité technique mesurable.

Multiplications

Au niveau stratégique, une armée robotisée permettra d’abord de multiplier les capacités d’action. Jusqu’à présent, avec les engins télécommandés, il faut toujours à peu près un technicien par machine. Bientôt, un seul informaticien pourra programmer toute une escouade, voire beaucoup plus. C’est une question de choix. Ce sera alors un compromis entre la puissance de feu et la précision du contrôle par le donneur d’ordres humain. Pour de nombreuses raisons, il est improbable qu’on s’amuse à concentrer une force colossale entre les mains d’un seul homme. Ce n’est pas tant un problème technique. Qu’est-ce qui empêche d’imaginer une division ou un corps d’armée robotique ? Tout est automatisable, si on s’en donne les moyens : avions, chars, navires, infanterie, microtueurs, que sais-je encore ? On pourrait techniquement envisager une guerre sans soldats de chair. C’est une bête question d’intendance. La vraie question est plutôt de savoir qui l’empêche. Aucune puissance, aucune société n’aurait intérêt à trop concentrer la force armée dans les mains d’un tyran. Je gage que même le pire des Führer ou des gourous ne parviendrait pas à évincer tout collaborateur. Il faudra nécessairement disperser ce pouvoir. Et de toute façon, il faudra un nombre important de techniciens pour vérifier l’efficacité des machines et éviter de tomber dans la virtualité pure. Disons qu’au maximum d’automatisation, il faudra sans doute conserver les officiers et les sous-officiers. La puissance de feu d’une armée pourra donc, du seul fait de la robotisation, être multipliée par dix ou vingt, cent à la rigueur selon son budget mais probablement pas par mille ou un million. Déjà de quoi lancer un joli Blitzkrieg, prendre Pékin et Moscou dans la semaine et siffler une flûte de champagne le dimanche sur les Champs-Élysées.

Asymétrie

La stratégie n’est pas seulement une affaire de puissance de feu. Ce n’est même pas essentiellement ça. Une conception vulgaire serait de dire que le but de la guerre est de détruire l’ennemi. Mais c’est un pis-aller. Une conception plus fine, mais tout à fait classique puisqu’elle a été formulée la première fois par Sunzi, c’est que la stratégie consiste à imposer sa volonté à l’adversaire. Un ennemi acculé se battra à mort mais un ennemi en déroute est à la merci du vainqueur. Idéalement, il faudrait s’emparer de l’armée ennemie pour augmenter ses propres forces. La destruction, c’est le gaspillage. En quoi les robots changent-ils la donne ? Mettons-nous simplement dans la peau des soldats concernés. Si je suis le programmateur, je vais pouvoir me consacrer à la stratégie en toute tranquillité, bien à l’abri dans mon bunker, avec une tasse de café et de la musique douce, ou du Wagner pour rester quand même un peu dans une ambiance martiale. Si je suis de l’autre côté, du mauvais côté a priori, mon premier sentiment sera sans doute l’impuissance : à quoi bon risquer ma peau sans espoir de victoire ? Même si je parviens à détruire la machine, ce qui sera difficile, cela n’affectera presque pas mon adversaire qui se contentera de la réparer ou de procéder à un échange standard. Une guérilla devra y penser à deux fois avant d’attaquer un convoi s’il n’y a pas de chances de tuer au moins un ennemi. Si les méchants sont juste privés de donuts, à quoi bon la mort de mon copain ? De l’autre côté les stratèges seront certainement heureux de pouvoir sacrifier des « soldats » qui par définition n’ont pas de maman. Plus de risque de perdre une guerre aux cris de « Bring the boys back home ! » Apparemment, dans ces conditions, il semblerait qu’en cas d’asymétrie, l’armée en retard n’ait d’autre choix que de se soumettre.

Au-delà de l’arithmétique

Mais voilà, toute action suscite une riposte et aucun système d’armes ne serait complet s’il ne prévoyait la parade. Je laisse de côté le cas où les deux camps disposeraient de ce genre d’armes et où leurs qualités respectives seraient sensiblement équivalentes. Les avantages techniques disparaissant, tout reviendrait à la qualité des hommes. Et s’ils sont aussi nuls d’un côté et de l’autre, c’est bien simple, ça tourne au massacre inutile. Je vais plutôt rester sur les guerres asymétriques. D’ailleurs, toute la stratégie ne consiste-t-elle pas à créer une asymétrie ? Quel intérêt y a-t-il à mettre des troupes face-à-face et à attendre que l’arithmétique fasse le reste ? On paye les généraux justement pour faire mieux que l’arithmétique.

Quelles seraient donc les parades possibles ?

Pour y répondre précisément, il faudrait d’abord connaître leurs caractéristiques précises. Or, puisque l’on parle de toute une catégorie d’armes au fonctionnement très varié, il est délicat de faire des projections. D’emblée, on peut noter que l’espionnage y aura une place prépondérante. On peut aussi distinguer quelques points qui seront nécessairement présents dans ces robots, et sur chacun d’eux imaginer quelques attaques. Par exemple, les matériaux présentent quelques vulnérabilités : les explosifs permettent des attaques sur toutes sortes d’objets, mais si l’essentiel est en métal, on peut tenter aussi diverses substances chimiques, acides ou autres. On peut aussi jouer sur le fait qu’ils sont bourrés d’électronique pour employer des armes électromagnétiques. Jusque là, nous restons sur le plus évident. On peut s’attaquer à leurs systèmes de déplacement. Crever les pneus d’un véhicule ou enrouler des saloperies autour d’une hélice font partie des grands classiques à se rappeler. Il ne faudrait pas s’imaginer que tout est moderne dans une arme nouvelle. On peut aussi détruire ou neutraliser leurs systèmes de repérage : des fumigènes ou des peintures sur des caméras, c’est simple et potentiellement très efficace. Une petite réserve toutefois, il n’est pas impossible que l’on multiplie les systèmes sur des robots importants. S’il y a à la fois des caméras optiques, des détecteurs de mouvements, de l’infrarouge, un radar et que sais-je encore, il se peut que la neutralisation complète soit délicate. Toutefois, obliger l’ennemi à se suréquiper, c’est déjà le blesser au porte-monnaie. Il n’est pas impossible que certains revers cuisants surviennent à cause d’astuces toutes simples sur des objets pas si bien conçus. Jusqu’à preuve du contraire, les hommes auront tout de même une meilleure capacité d’adaptation que les robots, à défaut d’être plus solides.

On peut aussi envisager des actions plus subtiles. Par exemple leurrer leur système d’identification des ennemis. Si on se contente des camouflages et des déguisements, ça reste un peu limité mais c’est toujours ça. Le temps d’une reprogrammation, on peut faire pas mal de choses. Le risque, en fait, serait d’inciter l’ennemi à régler ses tueurs sur « très sensible », ce qui ne serait pas forcément avisé.

« Pour vaincre tant de bras, il faut frapper la tête. »

Mais ces petites adaptations tactiques se feront au coup par coup, lorsque nous en aurons besoin. Ce qui peut vraiment changer la donne, c’est d’envisager l’affaire au niveau stratégique. Car il me semble qu’une armée robotique peut présenter une vulnérabilité qu’ont rarement les armées classiques. Si j’assassine le président des Etats-Unis, ça ne me donnera pas la victoire. Au contraire même, ses concitoyens ne s’en battrons que mieux, car la volonté de lutter n’est pas dans les seuls chefs mais plus ou moins répartie dans l’ensemble de la nation. C’est particulièrement vrai dans les pays démocratiques. A la Renaissance, Machiavel pouvait désigner les cités monarchiques comme des proies relativement faciles, car on pouvait espérer éliminer à faible coût la famille royale et la remplacer. Aujourd’hui, toutes les armées sont essentiellement nationales et il n’y a plus guère d’espoir de décapiter l’hydre. Avec une armée de robots, ça redeviendrait possible. En effet, les robots n’obéissent qu’en vertu d’une programmation qu’on peut toujours effacer ou modifier. Ils ne connaissent ni trahison, ni fidélité, seulement des codes. On peut alors imaginer toute une gamme d’offensives sur le commandement même. Citons dans le désordre, une destruction des satellites de navigation ou de communication (voilà un bon moyen de remettre tous les compteurs à zéro), l’attaque virale pour désactiver tout ou partie du système d’armes. Le fin du fin, qui nous rappellerait ironiquement le premier traité de stratégie de l’histoire, serait la capture pure et simple des forces adverses. Impossible, me direz-vous ! Il y aura des codes et des cryptages extrêmement élaborés pour éviter ça justement. Pas si sûr, il y a bien des moyens de contourner un code. Le plus simple et le plus efficace n’est pas la cryptanalyse mais le vol ou la corruption. On peut dire que plus la technique avance plus l’espion devient une pièce maîtresse dans l’échiquier. Et plus l’on est spécialisé, plus l’on se sent puissant et plus dans le même temps on s’expose à voir ses tactiques et sa stratégie invalidées. Je parle bien d’invalider, pas seulement de surclasser ou de contrer. Pour bien me faire comprendre, je vais donner quelques exemples dans le passé. Les piquiers suisses ont invalidé partiellement les tactiques de cavalerie lourde simplement en utilisant des piques. Les Allemands ont invalidé la ligne Maginot tout simplement en attaquant ailleurs. A l’image du premier exemple, on pourrait par exemple concevoir un système électronique qui désactive le robot avant qu’il puisse me toucher ou bien d’autres choses. A l’image du contournement de la ligne Maginot, on serait tenté de lancer des attaques terroristes directement sur le territoire ennemi, puisqu’il n’est plus raisonnable de rechercher la victoire par une guérilla classique sur ses troupes.

Quo non ascendet… vis ?

Cela nous ramène assez naturellement aux problèmes essentiels, qui sont les problèmes politiques. Car ce qui compte le plus, comme je l’ai déjà dit, c’est d’affaiblir la volonté de combattre des ennemis mais aussi de maintenir la sienne. Je vais donc m’attacher maintenant à examiner plus précisément comment les robots tueurs vont être considérés dans les différentes sociétés concernées par ces différentes formes de guerre.

On pourrait croire que si l’on est du mauvais côté des armes, en position de victimes, on n’a pas le choix. Mais la force de ces technologies ne tient que dans la mesure où le l’adversaire trouve plus sûr et moins coûteux de renoncer que risquer des parades. Dès lors qu’un ennemi se sent assez fort et riche pour créer des systèmes concurrents ou assez désespéré pour tout risquer, la supériorité de la meilleure armée du monde est en danger. Le risque des actions désespérées est qu’elles sont imprévisibles.
Envisageons l’affaire de manière dialectique. Une opération entraîne une réaction qui en retour entraîne etc.

Le commandement du pays A est très heureux de ses nouveaux joujoux technologiques. Il s’en réjouit d’autant plus qu’il va économiser ses hommes, écraser les forces armées ennemies très facilement et qu’il ne risque plus d’être gêné par les pacifistes qui feront pleurer les mamans des pioupious.
Très bien, maintenant, dans le pays B, c’est d’abord la peur, mais une peur limitée, parce qu’au fond ce n’est pas forcément bien pire que ce qui se fait déjà. Ce point est absolument crucial pour la suite des événements. On avait déjà été frappé par des superfortress et des missiles de croisière, donc par des ennemis cachés bien à l’abri. Ce n’est pas vraiment nouveau, puis il y a eu les drones. Alors où est vraiment le point de rupture ? Va-t-on renoncer maintenant ? Peut-être pas car un autre sentiment monte. C’est un sentiment de dégoût, d’injustice devant une cruauté non seulement meurtrière mais littéralement inhumaine. Il n’est pas du tout certain que les programmeurs des robots seront cruels, au contraire même, mais les conséquences de leurs actes en donneront l’impression. Voilà de bonnes raisons de faire un ultime effort.

Pendant ce temps, dans le camp A, on est très loin de comprendre ce qui se passe en face. Pourquoi n’admettent-ils pas la justesse de nos vues ? Pourquoi s’obstinent-ils ? Pourquoi ne voient-ils pas que nous sommes là pour les libérer ? Et on le comprend d’autant moins qu’une double séparation s’opère insidieusement : entre les décideurs et le terrain d’une part, entre l’armée et la nation d’autre part. Du côté de l’armée on prend l’habitude de la facilité. On ne met plus guère les pieds dans les zones dangereuses, et on commence à croire que l’homme n’a plus sa place sur le terrain, qu’on peut tout faire à distance. De temps en temps, un grincheux se dit vaguement que pour gagner les cœurs et les esprits, ce n’est pas terrible, mais on aime bien les réseaux sociaux virtuels, on sait bien communiquer depuis Internet… Du côté de la population, puisque les braves soldats rentrent à la maison en pleine forme et repus, on s’imagine que tout va bien. On est même soulagé parce qu’on se souvient que le grand frère était bizarre en revenant de là-bas. Maintenant c’est tellement mieux et on peut faire confiance au gouvernement qui sait ce qu’il fait. Il y a bien le vingt heure mais qu’est-ce qu’ils ont à raconter ? Encore une journée ordinaire, quelques chiffres entre les hamburgers et le pop-corn. Et je vais retourner à ma playstation. Qui s’intéresse encore à ce qui se passe au loin ?

Dans le camp C, il y a toujours un camp C, les avis sont partagés. On se réjouit un peu de ce que des opérations puissent être propres, mais on est tout de même inquiet. De temps en temps, des réfugiés du camp A nous interpellent entre deux morceaux de fromage. Puis une certaine indignation se fait jour. Mais on n’agit pas. On voudrait protester un peu contre ces armes inhumaines mais au fond, on ne sait pas quoi en penser. Certains en ont peur, peur d’être les suivants sur la liste. D’autres se disent qu’après tout, ils ont bien leurs raisons pour agir ainsi. Et puis, en quoi est-ce vraiment nouveau ? On s’est déjà habitué à tant de choses. Dans les armées du camp C, on réfléchit à des parades ou à des moyens de dissuasion. Et les gouvernements protestent pour la forme car ils auraient bien du mal à justifier leurs propres programmes d’armement. La course est relancée. On envisage de donner plus d’autonomie aux robots, avec des programmations read-only pour éviter une prise de contrôle par l’ennemi et des sous-réseaux fermés sous la direction d’un officier robot etc. Il faut bien parer les parades de ceux d’en face.

Dans le camp B, on survit tant bien que mal, et on cherche des soutiens improbables et on se résout à de nouvelles actions. On va frapper chez eux, sur le territoire même de A. Et pourquoi on n’utiliserait pas aussi des armes robotiques ? Tenez, la compagnie machin, dans un pays C, vient de concevoir un robot majordome qu’il suffirait de modifier un tout petit peu pour qu’il dépose une bombe dans le bureau du général ennemi.

Les attentats provoquent l’indignation dans le camp A. On est obligé de renforcer la surveillance un peu partout. On crée pour cela des auxiliaires de police robotisés, équipés d’armes non létales. Und so weiter, and so on, etc.

Qui a fait ça ?

Il est très facile d’imaginer ainsi des scénarios d’escalade autour des robots, comme d’ailleurs autour de toute nouvelle technique guerrière qui donne à son détenteur l’illusion de pouvoir dicter les lois de la guerre. On m’objectera que ce ne sont pas les seuls scénarios possibles et que la réprobation entourant des événements graves ou criminels pourrait amener à bannir les robots comme on a banni les mines antipersonnelles. L’opinion du pays A pourrait s’indigner de ce que l’on commet des crimes en son nom. Malheureusement, les robots comportent un avantage très net pour les va-t-en-guerre. C’est que ça permet d’agir avec beaucoup plus de discrétion. « Loin des yeux, loin du cœur ». L’opinion sera très lente à réagir et c’est vrai pour la pitié encore plus que pour l’amour. Du côté des militaires, on n’identifie les règles de la guerre, si tant est qu’il en existe, que pour les transgresser et obtenir par là un avantage. On ne les respecte que dans la mesure où la peur d’être soi-même victime d’une semblable transgression dépasse les avantages espérés quand on les viole. M’en priver serait trop dangereux. « Si je ne les utilise pas, d’autres le feront ». Comme « ce n’est pas tellement pire que ce qui se fait déjà », cela deviendra très rapidement la norme. D’un autre côté, les industriels continueront de faire valoir les enjeux économiques, les retombées sur l’emploi ou la technologie, ou plus simplement useront de leur puissance financière pour forcer la main des politiques de plus en plus ignorants du fonctionnement réel des armes. Et la tentation d’utiliser ces armes, « parce qu’on n’a pas dépensé tout cet argent pour rien », sera plus forte que jamais.

A l’extrême, on peut craindre plusieurs choses :

1. Une dilution des responsabilités, les fabricants, les militaires et les politiques se rendant mutuellement responsables des éventuels disfonctionnements, sous le regard d’une population passive.

2. Un abaissement du seuil de la violence acceptable, c’est-à-dire une tentation plus grande d’employer la force, puisqu’elle coûte moins d’hommes dont les familles protesteront, ce qui peut décourager l’esprit de compromis nécessaire à la diplomatie.

3. En partie en conséquence du point précédent, une indépendance aggravée de l’armée par rapport au politique.

4. Après les deux précédents, la tentation d’une guerre permanente.

5. Des répercussions liberticides sur la société civile dans le pays même qui emploie ces robots, en particulier si on en tire des applications policières.

Et tout ça pour peut-être perdre la guerre au bout du compte.

A last hope ?

Cependant, les seuils d’acceptation de la violence ne seront pas affectés uniformément selon les acteurs concernés et selon les étapes du processus. Bien des choses peuvent se passer et affecter les résultats finaux. Et la première est tout simplement la conscience que l’on a du danger. Si l’on connaît les dérives possibles, on peut ajourner une catastrophe sine die. Toute la question est de savoir qui est « on ». Et pour ceux qui confondent anticipation et science-fiction, essayez juste de vous renseigner sur l’Urban Challenge, organisé par la DARPA en 2007 et sur la reconnaissance automatique des cibles. On trouve beaucoup de choses sur Internet. Juste pour voir le chemin qu’il reste à parcourir.

J’ai publié cet article en septembre 2010, il y a près de deux ans.

Malheureusement, l’actualité confirme, si c’était nécessaire, mes craintes en ce qui concerne l’abaissement des seuils de violence acceptable. La polémique en mai dernier sur les cibles d’Obama doit être un avertissement.

J’ajoute un lien, que je viens de retrouver, et qui permet d’avoir une idée de ce que fait l’armée française. Ça vaut la peine d’aller voir. Après tout, c’est en notre nom et avec notre argent qu’on robotise le champs de bataille.

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