C’est celui qui dit qui l’est!

Tu es coupable!

Article initialement publié sur Contrepoints.

 

Un de mes récents articles a reçu un commentaire curieux. Ma conclusion ressemblait trop à cette fameuse phrase de cour de maternelle pour être prise au sérieux. Le commentaire n’était pas particulièrement malveillant, et je ne m’en offusque pas. Au contraire, je trouve qu’il est intéressant, car il pointe une vraie difficulté dans les débats idéologiques, et nous avertit sur les coups bas auxquels nous devons nous attendre.

La ressemblance de certains discours (dont le mien) avec la maxime enfantine a effectivement quelque chose de ridicule. Mais si cette maxime est si constante chez les enfants, c’est qu’elle répond à des réflexes très profondément ancrés dans l’esprit humain. Les adultes eux-mêmes n’en sont pas exempts. Les politiciens encore moins que les autres.

La distorsion des concepts

Histoire de paraître moins enfantin, utilisons une grande référence culturelle. Orwell devrait faire l’affaire : “War is Peace, Freedom is Slavery, Ignorance is Strength.” 1984

La rhétorique, particulièrement la rhétorique politique, utilise constamment la distorsion des concepts et le retournement des accusations. Or il se trouve que celui qui frappe le premier obtient un avantage majeur, car il expose son adversaire au ridicule de devoir dire: “C’est celui qui dit qui est.” L’humour et l’ironie sont des armes puissantes. La peur du ridicule est plus grande que la peur de la mort et bien plus puissante que la vertu. S’exposer à une moquerie d’enfant est bien embêtant pour l’homme de bonne volonté. Avoir raison importe peu.

Le retournement des concepts peut se faire inconsciemment, par simple méconnaissance. Ainsi, c’est tout benoîtement qu’on prendra le concept d’égalité dans un sens erroné, très différent de la Déclaration des Droits de l’Homme. On confondra le principe juridique (n’être jugé que d’après ses actes) avec le rêve d’une société où tout le monde bénéficierait de l’ascenseur social et aurait droit au même bonheur, voire au même salaire.

C’est lui qui a commencé!

Il peut aussi s’agir d’une stratégie malhonnête et parfaitement consciente, dans le but de se protéger. C’est le principe du contre-feu. En attaquant le premier, je me pose comme défenseur de la morale et je me dédouane par avance de toutes les accusations qu’on pourrait porter contre moi. Dans les situations de méfiance généralisée, comme on peut en voir en ce moment avec des mouvements comme #metoo, la tentation d’allumer ces contre-feux est extrême. On se place dans la meute des accusateurs pour profiter de la force du groupe et isoler l’adversaire.

En dénonçant les violeurs, le coureur de jupons tente de s’innocenter. La starlette se dédouane de sa conduite légère. Deux ans de relations sexuelles avec un réalisateur, c’est une honte pour la manipulatrice qui n’arrive pas à ses fins. Mais si elle peut dire qu’elle était sous l’ascendant du grand homme et que celui-ci a abusé de sa position pour la forcer, alors la faute est inversée. La stratégie est vieille comme le monde. Elle constitue le point de départ du mythe de Bellérophon. Ce qui est délicat, ce n’est pas de connaître l’existence d’une telle stratégie, c’est de savoir si elle s’applique à un cas particulier. Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit: je ne prends parti dans aucune des affaires en cours. Je n’ai pas les informations de circonstances qu’il faudrait pour cela. Je pointe juste une difficulté méthodologique pour discerner la vérité. Car le raisonnement inverse existe également. Le violeur interprète le comportement ou la tenue de sa victime comme un signe de lubricité. La preuve est difficile à trouver.

La même stratégie peut s’appliquer à tous les vices. Il y a souvent de la cupidité dans les accusations des syndicalistes contre les patrons cupides, accusations qui peuvent très bien tomber juste. Le cégétiste de base a les idées claires: plus de pognon à la fin du mois. Que l’entreprise ait des obligations ou une activité fluctuante n’est pas son problème. Ce qui importe, c’est le pouvoir d’achat du salarié, qui ne peut aller que dans un seul sens. On est d’autant plus habile à reconnaître un vice qu’on le pratique soi-même. L’innocent, lui, a du mal à reconnaître la cupidité. C’est pourquoi “innocent” est souvent synonyme de naïf. Et c’est triste. Qu’il est difficile de se prémunir contre les escrocs!

On peut continuer la liste.

Marx invente le concept moderne d’idéologie, ce qui ne manque pas de piquant.

Mention spéciale pour les “antiracistes” qui pensent que l’homme blanc doit payer pour ses privilèges. On a eu un bel exemple récemment avec Michael Eric Dyson traitant le professeur Peterson de “mean mad white man”. Ce dernier est resté calme, malgré l’insulte raciste, comme à son habitude. Il est à noter qu’un suprémaciste blanc tirera prétexte de ce racisme noir hypocrite pour compléter son arsenal. Ça va bien se finir.

 

Les antifas s’approvisionnent aux mêmes magasins que les fascistes et partagent avec eux une grande partie de leurs méthodes, pour ne pas parler des objectifs (la distinction étant surtout la préférence nationale).

Les Social Justice Warriors réintroduisent toutes les discriminations qu’on espérait voir disparaître, mais en les inversant. En passant de l’égalité des droits à la revendication de quotas, le féminisme redevient un sexisme.

Une vraie méchanceté

La raison pour laquelle les élèves de maternelle sont si friands de la formule “c’est celui qui dit qui est” peut être encore plus grave. Au-delà de l’autodéfense, il y a, souvent, une malveillance profonde.

“We know how dread and pain can be inflicted on us – and that means that we know exactly how to inflict it on others.” Jordan B. Peterson, 12 rules for life, an antidote to chaos

Vous voulez savoir comment faire mal? C’est très simple. Imaginez votre pire terreur, le secret que vous ne voudriez surtout pas voir remonter à la surface, l’accusation qui vous plongerait dans des abîmes de désespoir. Vous avez la plus puissante des armes. Le moindre indice vous suffira pour calomnier et abattre votre ennemi. C’est très courant, très spontané, presque animal. Si vous n’avez jamais remarqué la stratégie d’un enfant qui tente de faire punir son camarade ou son grand frère, vous ne connaissez rien à l’éducation.

La formule des cours de récréation a du vrai, malheureusement. Bien sûr les enfants l’utilisent à tort et à travers. C’est normal pour des enfants. Ils répètent à l’envi, et à leur avantage, une phrase destinée normalement à les faire réfléchir sur leur propre comportement.
On peut jouer à l’infini le jeu du ping-pong accusateur. La promptitude à se lancer dans la partie peut être un signe de malhonnêteté. Mais il n’est pas raisonnable de refuser complètement le jeu, car on s’expose alors à être une éternelle victime.

L’honnête homme, bien sûr, s’attache d’abord à corriger son propre comportement. Nous ne sommes pas honnêtes parce que nous serions irréprochables, mais lorsque nous reconnaissons la part d’ombre dont nous sommes capables. La justice n’est pas seulement une institution ou un état social. C’est aussi une vertu cardinale. Il y a celui qui hurle à l’injustice et celui qui s’attache à être un homme juste. Mais puisque tout est social de nos jours, parler de vertu est bien démodé. Je suis trop vieux pour ce monde.

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