Et voilà que l’on tremble devant des enfants!

Dans la réalité, c'est moins amusant.

Article initialement publié sur Contrepoints.

 

Pas des adolescents qui découvrent leur force. Des petits, des marmots. 6 ou 7 ans. Sans doute encore assez petits pour qu’un adulte puisse les retenir d’une seule main.
L’affaire se passe dans un petit village de la Loire, Saint-Victor-sur-Rhins. À la suite d’un incident grave survenu jeudi (25 points de suture), le maire décide de fermer l’école, pour deux enfants, deux enfants bien identifiés, connus et suivis pour leurs troubles du comportement depuis maintenant trois ans. Ce n’est assurément pas un manque de moyens matériels. Les classes ne comptent qu’une vingtaine d’élèves et chacun des petits perturbateurs bénéficie des services d’un AVS à temps plein. 138 élèves privés d’école parce que deux d’entre eux parviennent à déborder les adultes. L’adjointe à la vie scolaire, Delphine Tournus, témoigne: “Jeudi, lorsque je suis arrivée dans l’école, j’ai trouvé six enseignantes et trois AVS en pleurs.” Impressionnant rapport de forces! Je m’empresse de préciser que si absurde que cet événement paraisse, je n’en blâme pas les acteurs, car le mal vient de plus haut.

Le déni de l’institution

Bien sûr, comme à son habitude, la hiérarchie est dans le déni. Pour l’inspecteur, Jean-Pierre Batailler, pas question de retirer les enfants de l’école “alors qu’ils sont très jeunes et encore en pleine évolution et progrès”. Les pauvres petits sont “stigmatisés par cette fermeture symbolique”. C’est sans doute vrai. J’imagine que les enfants concernés prennent très mal cette décision à leur encontre. Et s’ils se rendent compte que l’affaire est médiatisée, ce sera encore pire.
Mais peut-on blâmer le chirurgien qui fait mal en crevant un abcès? Pour que toute une équipe de professionnels, vraisemblablement dévoués craque en même temps, il en faut, de la fatigue accumulée. Trois ans d’insultes, de coups et de crachats, nous dit-on.
Cet événement ne surprend guère les professionnels de l’éducation. La décision du maire, on le sait, est un peu dérisoire, une sorte de don don-quichottisme désabusé. Bien sûr, avec un peu de chance, par les mérites des la médiatisation, il peut obtenir que les enfants en question soient changés d’école. Les enseignantes qui ont pleuré jeudi seront soulagées. Mais le problème sera seulement déplacé. Que va faire l’école qui accueillera ces enfants en souffrance, ces enfants qui savent trop faire souffrir les autres? Et surtout, on sait que cette situation lamentable est plus qu’une anecdote. Elle est le résultat de lois imprudentes et de l’idéologie qui transparaît dans les propos de l’inspecteur.
Le fond de l’affaire est là, dans la prétention d’inclure tous les enfants dans la même école, sous prétexte d’égalité (et peut-être aussi par facilité administrative). Une loi de 2005 oblige les école à accepter les handicapés. Les bureaucrates se sont imaginés qu’en affectant un Assistant de Vie Scolaire non formé à chacun d’entre eux, cela se ferait tout naturellement.

À l’impossible, nul n’est tenu.

Il ne s’agit pas seulement d’essayer, il faut obligatoirement réussir. Il n’y a rien de choquant à vouloir offrir une scolarité aussi normale que possible au malade en fauteuil roulant ou aux enfants à l’ouïe déficiente. Après tout, cela vaut le coup (le coût?) d’essayer. Mais que fait-on si on n’y arrive pas? C’est dans la réponse à cette question que l’on reconnaît les grands leaders. Pas dans les belles promesses généreuses et stupides.
En l’occurrence, le handicap n’est pas une inoffensive déficience motrice, mais un trouble du comportement qui se manifeste par des violences. Il menace toute la communauté, mais il est sacralisé de la même façon. On ne déscolarise pas un enfant! C’est devenu un absolu! Pas même pour quelque temps, pas même le temps de chercher une solution plus adaptée. Non, il faut que la réalité se plie aux grands principes. Car une autre loi oblige l’administration à trouver un autre établissement et en pratique ce sont souvent les chefs d’établissement qui doivent s’en charger. Dans les cas les plus terribles, la procédure peut prendre des mois, des mois pendant lesquels les perturbateurs restent inclus-exclus dans l’établissement.
Certes, on peut, on doit, s’occuper de tous les enfants. Mais pour pouvoir s’occuper de la brebis égarée, il faut pouvoir laisser les 99 autres en sécurité dans la bergerie. Je veux bien croire que tous les enfants soient éducables d’une certaine manière, mais pas tous en même temps, pas tous au même rythme sur les programmes arbitraires d’une République centralisée. Les situations exceptionnelles requièrent des moyens exceptionnels, ou plus exactement, une liberté d’action à la mesure du défi. Il faut pouvoir isoler les enfants violents et abandonner le programme scolaire, si c’est nécessaire pour les apprivoiser ou pour les soigner. On met bien les pestiférés en quarantaine. Ce n’est pas pour les stigmatiser, c’est pour mieux les soigner et protéger les autres. Je ne crois pas, en l’occurrence, que ce soit un problème de moyens financiers. Il y a déjà beaucoup de personnel pour s’occuper d’eux, mal affecté, certes, mais suffisant. En revanche, c’est certainement un problème de liberté et de pouvoir de décision.

Quelle sorte de moyens pour agir?

J’en reviens à l’étonnement du début. Comment 9 adultes peuvent-ils se laisser déborder par 2 enfants qui ne pèsent pas bien lourd? C’est très simple. Cela arrive quand des adultes consciencieux sont pris au piège entre des devoirs contradictoires. La maîtresse ne peut pas s’occuper à fond du fauteur de troubles, parce qu’elle a une vingtaine d’autres enfants à éduquer. Elle ne peut pas le faire tenir en place, mais elle ne peut pas non plus le laisser filer, parce qu’elle sera tenue pour responsable, s’il joue et se fait quoi que ce soit pendant qu’il est censé apprendre. Elle ne peut pas appliquer de sanctions efficaces (à supposer qu’il en existe pour ce profil-là). Elle ne peut pas non plus le renvoyer à la maison le temps que la tension retombe. Alors le gamin file, l’enseignante est obligée de lui courir après. Elle trébuche et c’est le drame. Les larmes des enseignantes ne sont pas des larmes de douleur physique. Ce sont les larmes accumulées de trois ans d’impuissance. Et c’est bien pire. Impuissance absurde, provoquée. Ce n’est pas l’impuissance face aux forces de la nature, qu’il faut bien accepter. Non, c’est tout bêtement une impuissance administrative, légale et tamponnée.
C’est au ministre, aux inspecteurs et autres bureaucrates, que j’ai envie de m’adresser. On vous demande des moyens que vous ne pouvez plus prendre aux contribuables. Ma demande est plus simple et bien plus difficile: rendez aux petits responsables le pouvoir de décision nécessaire à l’accomplissement de leur devoir. Et rendez-leur la possibilité d’échouer.

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