La tragédie de nos fêtes

On est loin du bijou qui orne le cou des enfants.

Ne nous y trompons pas. La sagesse a un coût. C’est une chose que l’on n’ose plus guère enseigner. Elle est à l’opposé des mièvreries du bien-être promu par les coaches de vie. La sagesse trouve son chemin à travers la tragédie.

L’Évangile ne nous dit pas qu’on ira tous au Paradis. La chanson de Polnareff est affligeante, et pas seulement musicalement. L’Évangile nous dit de prendre notre croix. Le symbole des chrétiens, c’est un instrument de torture particulièrement pervers, qui permet à la foule de se délecter d’une lente agonie. Elle affiche aux yeux de tous la puissance de l’Empire. C’est une abomination sublimée et transfigurée par l’amour du Christ. La grandeur de l’amour est à la mesure de l’atrocité.

On a facilement une idée romanesque de l’amour passion, un amour si fort qu’il va jusqu’à la mort. C’est Roméo et Juliette. C’est Tristan et Iseult. Ce sont les souffrances du jeune Werther. Il y a quelque chose d’enfantin dans les suicides des amants, comme une façon d’éviter les souffrances de la vie, de rester sur une note suave. C’est doux comme une caresse appelée à durer toujours, comme une manière de fixer l’instant, un sorte de carpe diem assez égoïste au fond. Les amants suicidés sont aveugles au reste du monde.

Rien de tout cela dans la Passion du Christ. La Passion ici a son sens premier: souffrance. Il n’y a pas d’esthétisme dans la flagellation. Il n’y a pas de vaine gloire dans l’humiliation publique, dans les cris de la foule et dans le procès truqué. Rien de glamour dans les clous de la croix.

La religion moderne s’est affadie. Elle a été émasculée. C’est comme un baume douceâtre et un peu ridicule. Trois prières, deux aumônes et je te ressuscite. Un peu de prétendue justice sociale pour se mettre bien avec les autres et ça fait le compte… Oh non! ce n’est pas comme ça que les choses se passent. Le premier pas vers la vie éternelle: tu dois mourir. On croit qu’il faut séduire l’assemblée avec des chansons sucrées… Rendez-nous le Dies Irae! Rendez-nous les vérités déplaisantes, ces vérités qui nous élèvent, ces vérités qui nous transforment, même s’il est dur de prendre une leçon.

Le christianisme nous avait enseigné les veilles et les pénitences. Mais aujourd’hui, les messes de minuit se déroulent à 20 heures pour ne pas trop perturber la soirée.

Pâques, c’est la fête de l’urgence. La Pâque juive, c’est le souvenir d’une fuite devant un grand danger, lorsque le Peuple accepte de tout quitter pour se mettre en route devant l’armée de Pharaon prête au massacre. L’histoire des juifs commence dans le génocide. Curieuse façon d’être le Peuple élu! L’Exode est un immense pari. Qui oserait conseiller une telle chose à ses concitoyens? Mais la liberté est à ce prix. Le martyre est toujours à l’horizon d’une vie sérieuse.

La Pâque commence par un sacrifice sanglant, effectué en toute hâte. Le sang étalé sur les linteaux des portes défend les Israélites de la colère de Dieu, mais pourrait tout aussi bien les désigner à la vindicte de Pharaon. Il y a un choix à faire: Dieu ou le tyran. C’est un choix fondamental, qui se pose nécessairement un jour ou l’autre, que l’on croie en Dieu ou non d’ailleurs. Pour le laïc de bonne volonté, c’est l’appel de la conscience.

Les azymes ne sont pas de gentils biscuits. Une simple hostie ne procure pas beaucoup de sensations. Imaginez que vous ayez à vous en nourrir. Et qui plus est à l’avaler “en toute hâte”. Pas vraiment un festin convivial, même si on le partage avec ses voisins. C’est une nourriture austère, le minimum, l’essentiel pour faire face au malheur qui menace la communauté. Il ne s’agit pas de passer un bon moment ensemble, mais de resserrer les rangs. C’est le moyen de se préparer au pire.

De la viande du sacrifice on ne conservera rien. C’est un départ sans retour. Plus tard, au désert, la grande faute du Peuple sera de croire qu’il peut retourner en arrière, reprendre ses vieilles coutumes, retrouver son confort. Ils n’ont pas compris. Ce n’est pas un truc sympathique que Moïse offre au Peuple! La loi est le plus grand don qui puisse lui être fait. Mais c’est un don austère, qu’il faut aller chercher sur une montagne inquiétante. Alors certes, Moïse va les conduire à la Terre Promise. Il va surtout les faire passer par le désert. Les livre des Nombres nous présente un recensement fastidieux, tout cela pour nous dire que sur les centaines de milliers de soldats que compte Israël, seuls deux, Caleb et Josué iront au bout du voyage. Terrible enseignement! Tous les autres mourront en chemin pour avoir hésité. Et c’est la génération suivante (deuxième recensement) qui recueillera la promesse. On est loin d’une histoire sucrée pour endormir les enfants. C’est un enseignement profond, il faut être prêt à tout quitter pour la justice et la liberté.

Le mystère de l’évangile, c’est un mystère de rédemption, de péché qui doit être racheté au prix fort. Les sociétés esclavagistes de l’ancien temps savaient le comprendre. C’est sans doute plus éloigné de nos mentalités modernes. Tout se paie et Jésus est celui qui dit: “L’addition est pour moi.”

Il ne s’agit pas seulement de faire face à un moment de crise. C’est plus profond. Tout le mystère chrétien est ancré dans le péché originel. Même le mystère de Noël se déroule dans la tragédie. Cette gentille fête pour les enfants, cette fête des cadeaux où l’on se prosterne devant un bébé! Mais ce n’est pas devant l’innocence que l’on se prosterne. C’est devant “celui qui doit mener toutes les nations avec un sceptre de fer”. Ce n’est pas pour rien que beaucoup de vierges à l’enfant sont représentées en majesté. La naissance de Ieschoua n’a rien de tendre. Elle survient dans la précarité. Yosef, un homme juste, risque sa réputation et peut-être sa vie, pour sa jeune épouse et un enfant qui n’est pas de lui. Ils sont en plein voyage, un voyage pénible pour obéir au commandement d’un tyran. Ce n’est pas un hasard si les évangiles nous parlent d’un recensement, acte tyrannique par excellence.

Le petit Jésus est déjà représenté comme le rabbi qui enseigne la Bonne Nouvelle: le geste de la main droite et le livre.

Un autre tyran menace la vie du Prince de la Paix, il est prêt au massacre des innocents pour garder son pouvoir. Il a raison d’une certaine manière. Même si la royauté de Ieschoua n’est pas de ce monde, la vérité menace toujours le pouvoir en place.

Bien sûr, il y a les bergers, les anges et les mages. Qu’est-ce à dire? Des parias, des étrangers qui jouent avec le feu en allant discuter avec Hérode… Et l’enfant qu’ils adorent, ce n’est pas l’innocence et la gentillesse, c’est l’Oint par excellence, celui qui est tout à la fois prêtre, prophète et roi. Les symboles de l’or, de l’encens et de la myrrhe sont très clairs.

Et la crèche? Qu’est-ce que c’est mignon entre les animaux! Quand on sait ce que sont les douleurs de l’enfantement et à quel point ce moment peut être dangereux, non, ce n’est certainement pas quelque chose de souhaitable que d’être avec les bêtes. Pour l’hygiène on repassera. Personne n’est là pour assister les parents. Qu’elle est grande la brutalité des moeurs si l’on refuse une place dans la salle commune à la parturiente! C’est peut-être ça d’ailleurs qui lui vaut la sympathie des bergers, ces moins-que-rien. Il faudrait vraiment écrire un jour la tragédie de Noël.

Bien sûr, c’est un moment de joie, mais une joie qui a un prix. C’est la joie d’une épreuve surmontée, beaucoup plus grande, beaucoup plus profonde, beaucoup plus intense que tout ce que peuvent ressentir les gens sans histoire. Ce n’est pas l’ataraxie des sagesses païennes. “De la crèche au crucifiement, Dieu nous livre un profond mystère.” C’est bien vrai. L’ensemble est cohérent. La croix est un symbole extrêmement fort. Elle dessine un point de cohérence, un point où toutes les contradictions sont résolues dans le don ultime de soi. Alors seulement “tout est accompli”.

Passez un bon triduum pascal, dans la foi, l’espérance et la charité.

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