Les degrés et les nuances de la réussite

Y a-t-il vraiment de quoi être fier?

Cet article a été d’abord publié sur Contrepoints en 2014, à un moment où l’on parlait beaucoup de la suppression des notes au collège, pour les remplacer par des grilles de compétences. Depuis, les choses n’ont pas tellement évolué. Les camps sont toujours les mêmes et la réforme n’a été mise en oeuvre que partiellement, le nouveau système d’évaluation s’ajoutant en fait à l’ancien sans tout à fait le remplacer. Les diplômes n’ont pas regagné leur lustre d’antan. On continue de se lamenter sur les élèves qui sortent de l’école sans qualification.  L’Education Nationale est juste un petit peu plus incohérente. Je maintiens donc les réflexions exposées ici. 

 

Il faut savoir ce qu’on veut. Les projets de réforme de l’évaluation scolaire sont bourrés de contradictions. Ces contradictions ne se trouvent pas seulement entre les positions des divers acteurs du débat, professeurs, parents, pouvoirs publics etc. Il est parfaitement normal qu’on ne soit pas tous d’accord. Malheureusement, ce sont les positions elles-mêmes qui sont contradictoires. Chacun revendique à grands coups de slogans, d’après le vague souvenir de sa propre scolarité et d’après des « valeurs » aussi absolues que floues. Et l’on propose des tas de solutions, dont les résultats logiques ne peuvent qu’être contraires aux objectifs affichés.

L’absurdité des diplômes

Nous avons d’un côté le constat de l’échec scolaire. De l’autre la démonétisation des diplômes.
Nous voulons à la fois l’égalité entre les élèves et des instruments de mesure. Nous voulons la réussite de tous pareillement, dans un collège, voire un lycée, unique, et en même temps, nous voulons un baccalauréat qui nous permette d’être choisis par un employeur. Égaux quand on se sent faibles, ou qu’on veut se faire bien voir. Distingués quand on le peut. Le système sera accusé d’être injuste si on constate une inégalité à l’arrivée. Un étudiant aura un sentiment d’échec, s’il n’est pas au-dessus de la moyenne de ses camarades ; ce qui ne l’empêchera pas de militer contre le système, qui « produit » de l’échec, parce qu’il sélectionne.

Nous voudrions une évaluation qui rende compte des progrès et des difficultés des élèves, mais nous avons peur des mauvaises notes traumatisantes. D’un côté, nous passons notre temps à dire qu’il ne faut pas juger les élèves. Nous avons peur qu’un zéro en dictée soit ressenti comme une atteinte à leur être profond. De l’autre, nous les envoyons sans sourciller vers des thérapeutes, qui vont leur coller une étiquette définitive de dyslexiques, alors qu’ils ont tout simplement reçu un mauvais enseignement de la lecture.
On nous propose d’éviter l’humiliation des élèves en remplaçant les notes… par un binaire « acquis » ou « non acquis ». Et on s’imagine que ça empêchera les élèves de se comparer entre eux. Mais à quoi pense-t-on ? C’est beaucoup plus traumatisant et définitif qu’un 9/20 ! Avec les Livrets Personnels de Compétence (LPC), un élève sera « en cours d’acquisition », invariablement, alors qu’il s’approche de l’objectif, passant de 6 à 9 en notation chiffrée. Ce n’est pas en supprimant des degrés au thermomètre qu’on aura une meilleure évaluation de la température.

Plus largement; on nous dit que 100 000 ou 200 000 jeunes sont en échec et quittent le système scolaire sans qualification. Est-ce à dire que l’école a échoué et qu’elle n’a pas fait son travail ? Cela signifie-t-il que les élèves en question n’ont rien appris en 10 ans ? Qu’est-ce que l’échec ? J’ai fait une hypokhâgne et je n’ai pas poursuivi dans cette voie. On pourrait se dire que j’ai raté ma prépa. Pourtant, j’y avais acquis largement de quoi suivre les cours de la faculté de lettres classiques, et même plus, car j’aurais pu tout aussi bien intégrer une deuxième année d’histoire ou de géographie. On nous dit qu’autrefois beaucoup d’élèves rataient leur certificat d’études ou n’étaient même pas présentés. Mais si on était recalé parce qu’on avait fait plus de cinq fautes à la dictée, ça n’empêchait pas de savoir lire et écrire de façon très satisfaisante. Manquer le diplôme ne signifie pas ipso facto l’inefficacité des enseignements qui ont précédé l’examen. Ce bout de papier ne résume pas la totalité de ce que l’on sait. Heureusement !
Ce qui est redoutable, avec les diplômes, en particulier les diplômes nationaux, c’est qu’ils créent des effets de seuils parfaitement arbitraires. Prenons le baccalauréat. Regardons ce qu’il nous donne.

2/20 RIEN, on est recalé.
4/20 RIEN.
6/20 RIEN.
8/20 RIEN.
9/20 TOUJOURS RIEN.
10/20 PASSABLE. On peut s’inscrire dans n’importe quelle faculté.
12/20 ASSEZ BIEN. C’est juste pour le prestige, enfin… si on veut. De toute façon, pour les filières « sélectives » tout se fait en amont, sur dossier.
14/20 BIEN. Ça permet de se faire bien voir, mais c’est à peu près tout.
16/20 TRÈS BIEN. Et alors ? C’est sans effet particulier.
18/20 FÉLICITATIONS. Ça vous donne des airs d’intellectuel. C’est toujours ça. On peut toujours essayer d’en faire usage devant les filles.

Au fond, c’est un système du tout ou rien. C’est embêtant, surtout pour un diplôme aux objectifs multiples et mal définis. Il existe à la fois pour sanctionner les études secondaires et pour servir de premier degré universitaire. Il peut servir à trouver un emploi, avec de la chance. Il ouvre à tellement de choses, qu’il est impossible de tout prévoir. Pourquoi faudrait-il que le jury du baccalauréat définisse arbitrairement un seuil unique pour tous ceux qui demanderont le diplôme ? Il est aberrant d’accepter en faculté de droit des titulaires d’un baccalauréat professionnel, mettons en mécanique, dont on sait pertinemment que les chances de réussite en première année sont de l’ordre de 3 ou 4%. Mais ces jeunes peuvent avoir besoin de leur diplôme pour des tas d’activités dans lesquelles ils seront parfaitement valables. Quelle responsabilité de les recaler !

La liberté est une bonne piste.

Évidemment, souligner les contradictions ne suffit pas. J’entends d’ici l’objection : « Que proposez-vous ? »

Eh bien, pour une fois, il y a une solution assez simple. Si on veut absolument garder un examen national, plutôt qu’une multitude d’examens spécifiques, ce n’est pas un diplôme qu’il faut délivrer, mais un score.
Qu’est-ce que ça change ?
Ça change qu’on reconnaît pleinement tous les degrés du succès. On ne dit pas aux médiocres « vous avez raté », on leur dit « voilà quel est votre degré de maîtrise ».

Ensuite, on laisse à chaque institution le soin de fixer les seuils qui lui sont utiles pour sélectionner ses candidats, comme cela se fait déjà, du reste, pour les écoles de commerce. Tel employeur exigera un score de 80. Tel autre dira 100. L’université dira 120, en précisant que pour cette faculté, elle veut au moins 20 en mathématiques et 18 en physique. Ce n’est plus tout ou rien. En reconnaissant la diversité et les degrés des compétences, nous ôtons à l’examinateur les scrupules sociaux qui pourraient l’empêcher d’évaluer en vérité.
Nous ne serons pas tous astronautes ou pharmaciens. Il faut le dire avec honnêteté. Mais nous avons tous des capacités à mettre en avant. Il n’y a pas de raison qu’un lycéen sérieux se retrouve complètement en rade. Il y a forcément une destination qui lui convienne, pour peu qu’on le laisse libre de la chercher. La seule égalité qui compte, c’est que l’instrument de mesure soit le même pour tous les candidats à un poste donné. La grandeur mesurée dépend de chacun.

Il est évident que tous les candidats ne seront pas prêts à rabattre leurs ambitions pour « coller » à leurs scores d’examen. Tout le monde n’est pas prêt à se dire : « Puisque mon score ne me permet pas d’aller à l’université, je vais me chercher un patron à 80 points. » Les jeunes ont bien raison d’avoir de l’ambition. Qu’à cela ne tienne ! Laissons-leur le droit de repasser l’examen jusqu’à ce qu’ils obtiennent le score qu’ils auront choisi. S’ils veulent se contenter de ce qu’ils ont, très bien. S’ils veulent aller plus loin, très bien aussi. Peut-être même que les bons élèves aussi ont le droit de redoubler ! L’important, c’est qu’on leur laisse le choix. Et que ce choix ne soit pas définitif, qu’il ne devienne pas une voie de garage. On peut même, pourquoi pas, organiser plusieurs sessions dans l’année pour les candidats libres, ceux qui ont de toute façon terminé leur lycée, et qui n’ont besoin que d’un peu plus de travail personnel pour réussir.

Petite note technique, à destination de ceux qui sont un peu au courant des lubies pédagogiques du moment. En l’occurrence, je suis très partisan d’une note chiffrée. L’évaluation dite « par les compétences », où on évalue une liste d’items comme acquis ou non acquis, ne me semble pas adaptée à des certifications très générales comme le baccalauréat, précisément parce qu’elle écrase les nuances. Elle convient en revanche très bien aux certifications qui ouvrent des droits très précis. Pour le permis de conduire, la seule question est de savoir si on autorise où non le candidat à circuler seul sur les routes. Il n’y a pas de degrés. C’est oui ou non. Dans ces conditions, il est bon d’avoir une liste de critères qui tous sont éliminatoires. Tu bois, c’est non. Tu grilles un stop, c’est non. Tu doubles au mauvais endroit, c’est non. C’est logique, une seule de ces erreurs sur la route peut se traduire par la mort.

 

Pour d’autres réflexions sur le système scolaire, vous pouvez bien sûr vous promener sur ce blog, mais également lire mon livre, Fétiches et tabou de l’Education Nationale.

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