Pudeur

Pardon, Madame, hier je me suis montré dur.
Vous avez pu me voir sensible comme un mur.
Mais vous ne saviez pas à quel point je suis triste.
Mes douleurs ici-bas, je n’en fais pas la liste.
Les larmes que je pleure, oh ! ne sont pas les miennes ;
Veuillez m’en croire, amie, de plus loin elles viennent.
Un pays de frayeurs, de désespoir, de haine,
Très loin d’ici au Sud, se perd en luttes vaines.
J’y avais des amis ; des visages d’enfants
M’avaient en l’autrefois donné un cœur riant.
J’en aimais les chansons, j’en aimais le soleil,
Le plaisir à midi de dire le sommeil
Et de danser la nuit, quand brillent les étoiles.
Pensez à leur beauté : ici toujours sous voile
Les astres sont cachés. Mais là-bas ils abondent.
La Voie Lactée existe et elle paraît féconde.
J’ai gardé souvenir de lèvres délicieuses,
Sous la lune clémente à une âme amoureuse.
Mais qui l’admire encore en ces temps de malheur,
Où tout espoir perdu, l’on respire la peur ?
Les vautours en silence observent les humains,
Patients, patients, aujourd’hui ou demain,
Ils descendront sur ceux que leur rancœur égare.
Car de jeunes voleurs, du passé sans égards,
Saccagent la maison des ancêtres usés.
Ils laissent çà ou là un cadavre traîner
Comme une loque sale, un outil fastidieux,
Lancent des quolibets ou des serments odieux.
Mes amis ne sont plus, les jeux s’en sont allés.
Mais je vois bien, M’Amie, que j’en ai trop parlé.
Ai-je droit de troubler vos joies avec nos peines ?
– Ne crains plus rien, mon cœur, c’est normal quand on aime.

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