Vous avez dit égalité?

Quand les réformes se succèdent à un rythme affolant et ne résolvent rien, il faut s’attendre à un effondrement. Les illuminés et les fanatiques appellent à une Révolution et lui mettent les majuscules d’un Grand Soir, censé ouvrir une ère nouvelle. Mais les révolutions coûtent cher et ne tiennent pas leurs promesses. Il arrive nécessairement un moment où une société atteint son point critique d’incohérence. Un pont peut entrer en résonance, c’est-à-dire se mettre à vibrer sous l’effet du vent ou de toute autre contrainte, de telle sorte que les mouvements vont aller en s’amplifiant jusqu’à la rupture de l’édifice. C’est un phénomène particulièrement dangereux sur les grands ouvrages d’art, qui sollicitent au plus juste la résistance des matériaux. A mesure qu’elles se complexifient et s’enrichissent, les sociétés sollicitent de plus en plus les résistances humaines et doivent contenir des forces contradictoires de plus en plus grandes. Il arrive un moment où ces forces ne trouvent plus leur équilibre que dans un mouvement de balancier. En matière d’éducation et sans doute aussi en économie et en politique, nos sociétés occidentales sont entrées dans un de ces mouvements frénétiques sans direction apparente. On en arrive curieusement à se réjouir de l’alternance politique. Faire et défaire. Où est le progrès? Mais cela ne serait rien, si c’était le signe d’un conservatisme tranquille. Au-delà des fluctuations, il y a des problèmes qui prennent de l’ampleur. Réformes sur réformes ne résolvent pas le problème du chômage, et il n’y a que des artifices statistiques pour masquer son augmentation structurelle. La durée de vie des programmes scolaires n’atteint pas la moitié du temps passé par les enfants sur les bancs de l’école obligatoire. Les codes de lois augmentent de façon exponentielle, sans que la justice soit mieux rendue, loin s’en faut. Et nous pouvons constater conjointement une baisse de qualité des services publics et une augmentation des déficits, malgré une augmentation parallèle des taux d’imposition. On a dû se tromper quelque part. Obstination dans l’erreur, échec systématique des solutions proposées. Comment est-ce possible? Sans soute cela vient-il de ce que les questions sont mal posées et les termes du débat trompeurs. D’autres hypothèses seraient le dépassement de seuils de sécurité physiques ou encore l’incompatibilité foncière de certains intérêts. Mais nos sociétés restent prospères malgré tout et il n’y a pas de camps assez marqués pour qu’une guerre civile soit évidente dans un avenir proche. J’en resterai à la première hypothèse.

Je me proposerai donc d’analyser dans cette nouvelle rubrique quelques-uns des concepts qui sous-tendent nos débats de société; en particulier les débats éducatifs, car c’est bien là que se joue notre avenir à long terme. Je parle de ces concepts qu’on retrouve à peu près dans tous les camps, de ces valeurs dont tout le monde semble se réclamer et qui n’ont pas le même sens pour tout le monde. Prenons par exemple le débat Meirieu vs Brighelli. C’est beau. Ca ferraille bien. L’un se propose de refonder la démocratie grâce à l’école, en prenant des airs prophétiques (“la pédagogie ou la guerre civile”). L’autre défend un camp “républicain” contre le “pédagogisme”. Tous deux semblent fustiger le libéralisme et l’asservissement aux puissances de l’argent. Ils accusent leurs adversaires de vouloir casser l’école pour servir d’obscurs intérêts privés. Alors on pourrait se poser des questions. Est-ce que l’un ou l’autre camp ne ferait pas preuve d’un cynisme monstrueux, en prenant les enfants comme otages de ses intérêts? L’un ou l’autre camp ne serait-il pas plus simplement aveuglé par son idéologie? Ou y aurait-il d’abominables malentendus, lorsqu’ils revendiquent des valeurs différentes avec le même vocabulaire? Je n’ai ni le temps ni l’envie de faire l’exégèse de tous les penseurs qui alimentent le débat sur l’éducation. Une vie ne suffirait pas à traiter tout ce qui se dit en une année. Je n’ai pas non plus la pénétration d’esprit pour déceler les éventuelles intentions cachées des uns ou des autres. J’en resterai donc sur le plan conceptuel.

Dans ce premier article, je me concentrerai sur la notion d’égalité. Il s’agit en effet d’un des principaux critères mis en avant pour juger et condamner le système éducatif français, ou encore pour réclamer n’importe quelle réforme sociétale. Rassurez-vous, je ne vais pas me lancer dans une énième analyse des scores PISA. Je vais au contraire essayer de montrer que, bien loin d’être un étalon de la performance d’un système, l’égalité est un pur concept opératoire, qui doit trouver sa définition de l’extérieur, définition différente pour chaque domaine d’activité. J’essaierai ensuite d’en tirer quelques conséquences pour les grands débats de société en cours

La poésie des nombres

Mais avant de parler d’école, de mariage homosexuel, de gender ou de justice distributive, je vais d’abord faire un petit tour du côté des mathématiques, pour essayer d’y voir clair. Poser une égalité revient toujours à faire abstraction. En mathématiques on manipule de purs concepts, il n’y a donc pas de problème à dire :
3 X 4 = 4 X 3
Mais si je veux appliquer ces nombres à des réalités concrètes et mesurables, une difficulté apparaît immédiatement. Puis-je dire par exemple que 3 paquets de 4 biscuits reviennent au même que 4 paquets de 3 biscuits? Oui, si j’ouvre tous les paquets et que je les mange en une seule fois. Non, si j’organise par exemple un grand jeu dans la forêt et que je veux distribuer le goûter aux participants. Pour l’intendant, la multiplication ne sera pas toujours commutative. Soit dit en passant, je me demande si ce décalage entre le concept abstrait et les applications pratiques n’expliquerait pas les difficultés d’apprentissage de certains élèves. Quoi qu’il en soit, on voit bien qu’en posant l’égalité
3 X 4 = 4 X 3
j’ai procédé à une abstraction, en éliminant un facteur que je jugeais sans intérêt, à savoir la composition des paquets.

On trouve la même chose en poésie. Je me plais beaucoup à écrire au tableau:
3 X 4 ≠ 4 X 3
D’abord parce que c’est vrai d’un point de vue rythmique, ensuite parce que ça permet de repérer les élèves qui ne suivent pas. On les voit se réveiller, quand ils se demandent ce que ça vient faire en cours de français et comment le professeur peut être assez bête pour écrire un truc pareil! Les bons élèves, eux, ont déjà compris que le rythme d’un tétramètre classique
Tout m’affli/ge et me nuit/ et conspi/re à me nuire” (Racine)
n’est pas du tout le même que celui d’un trimètre romantique
J’ai disloqué/ ce grand niais/ d’alexandrin” (Hugo)
Pourtant, vous avez bel et bien douze syllabes à chaque fois.

Je pourrais m’amuser à multiplier les exemples.
15 : 2 = 7,5
Tout le monde en conviendra. Cette opération a tout son sens si je distribue des biscuits, mais n’en a pas si je distribue des allumettes, puisque vous ne pouvez rien faire avec une demi-allumette sans bout soufré. Il vaudrait beaucoup mieux dire
15 : 2 = 7     reste 1.

En géométrie je pourrais, comme le fait Marie-Laure Izorche, m’amuser à comparer des triangles et déclarer égaux des triangles dont l’aire est identique mais le périmètre différent, des triangles ayant des angles égaux mais des tailles différentes, ou des triangles ayant exactement les mêmes dimensions mais différents par l’encre avec laquelle ils ont été tracés. A l’extrême, des triangles en tout point identiques (taille, forme, couleur) mais placés différemment dans l’espace, par exemple l’un tourné vers le bas et l’autre vers le haut, ont-il la même signification? Rien n’est moins sûr. Je peux employer l’un pour dire oui et l’autre pour dire non. Je peux les employer pour symboliser le masculin et le féminin. Et dès lors, je peux tenir tous les triangles pour inégaux, chacun ayant sa singularité irréductible. Et pourtant ces figures sont très comparables et tant que je n’ai pas de code pour les interpréter, je peux aussi bien les tenir pour interchangeables. Je pourrais même affirmer que fondamentalement, tous les triangles sont égaux, en ce qu’ils ont tous trois côtés et trois angles et quelques propriétés communes. Tout dépend des critères que je veux retenir pour porter mon jugement. Reste à savoir évidemment, si les critères retenus sont pertinents pour le genre de problème que j’ai à résoudre? Mon triangle est-il un symbole dans un message codé ou une structure de base d’un projet architectural

De la beauté des slogans

Bon, arrêtons de jouer avec ça. Quelles conséquences pouvons-nous en tirer pour éclairer des décisions politiques?

Les formules qu’on emploie habituellement pour se sortir d’affaire sont désolantes de vacuité. A ce stade de la réflexion, vous avez déjà compris qu’elles ne nous seront pas d’une grande utilité. Je passerai très vite sur l’immarcescible “ne pas confondre égalité et égalitarisme”. On est bien avancé avec ça! Le suffixe -isme pour donner un côté péjoratif à tout ce qu’on voudra bien mettre dans ce sac, et nous voilà dispensés de donner une véritable explication!

L’égalité des chances ne nous mènera pas beaucoup plus loin, parce que les compétiteurs arrivent avec des qualités différentes. L’égalité des chances consiste-t-elle à avoir les mêmes règles pour tout le monde au risque que ces règles favorisent certaines catégories de population par rapport à d’autres ? Il est certain par exemple, qu’un Éthiopien élancé a plus de chances de gagner le 100m qu’un pygmée trapu. Préfèrera-t-on à l’inverse des règles introduisant un handicap pour le tenant du titre comme c’est le cas au golf ? Meirieu a beau jeu d’ironiser en disant que pour l’égalité des chances, il y a la Française des Jeux.

L’égalité en droit est tout aussi ambiguë parce que fondamentalement, lorsqu’un jugement est prononcé, on distingue des droits. Dans un conflit de voisinage, le rôle du juge est de dire que la clôture appartient à l’une des parties et pas à l’autre. Dans un héritage, il doit dire qui est héritier et à quelle hauteur, et qui ne l’est pas. On pourrait multiplier les exemples. La loi ne cesse de faire des distinctions toujours plus subtiles, car ces distinctions sont nécessaires pour décider. Dans l’allégorie, la justice est armée d’un glaive, parce que fondamentalement son rôle est de trancher les litiges.

Quant à l’égalité réelle, on va voir qu’il s’agit d’une pure chimère, c’est à dire d’un artefact tentant de mettre ensemble des choses foncièrement dissemblables. Un rien peut créer une différence significative entre deux hommes. Un sourire, un regard, deux minutes d’avance ou de retard. Il suffit qu’une femme soit amoureuse d’un homme et pas de son ami, pour que le bonheur soit ou ne soit pas au rendez-vous. Que peut-on y faire? Plus on voudra intervenir pour calmer les jaloux, plus leur jalousie se focalisera sur des détails futiles. On n’aura pas l’égalité, on n’aura pas la paix non plus. On aura augmenté la contrainte et la souffrance. Même si on forçait Carla Bruni à coucher avec tous les hommes de sa génération, ces derniers ne seraient pas satisfaits. Et ce serait probablement horrible pour l’intéressée. Vous pouvez remplacer le nom de Carla Bruni par celui qui vous plaira, ou si mon exemple vous paraît teinté de machisme, choisissez Brad Pitt ou Justin Bieber. Le résultat est le même.

Je peux à la rigueur dire que tous les hommes sont égaux. Mais en quoi? Les déclarations disent en droits. Mais j’ai déjà signalé l’ambiguïté de cette affirmation, sortie de tout contexte. À vrai dire, elle n’est pas totalement absurde, si je considère qu’elle se situe généralement dans le premier article d’une longue déclaration. Les droits auxquels se réfère cet article sont en fait ceux contenus dans ladite déclaration. Mais cela ne dit rien des dispositions des autres lois. Peu de droits, au fond sont attribués à tout le monde, même dans un pays comme le nôtre, qui se targue d’être démocratique. Ce sont essentiellement des droits juridiques de base, tels que le droit d’avoir un avocat dans un procès, la présomption d’innocence et quelques autres du même genre. Mais au-delà, aucun droit n’est accordé indistinctement à tous les hommes, pas même les libertés les plus simples, comme celle de choisir son logement. Un fou est enfermé à cause de son état, indépendamment de sa responsabilité pénale. En fait, il y a très peu de domaines où les caractères propres d’un individu sont sans conséquences. Lorsque j’affirme l’égalité fondamentale de tous les hommes, je le fais en vertu d’une essence transcendante de l’être humain, de quelque chose qu’on va appeler la dignité humaine. Cette dignité définit l’interdiction du meurtre. Elle relève du sacré, quelles que soient les conceptions métaphysiques que l’on met derrière ce mot. Devant Dieu, tous les hommes sont égaux, car ils sont tous des créatures imparfaites. Tous ont besoin d’être sauvés et aucun ne peut prétendre être en règle au regard de la loi divine. Si je me place par rapport à l’éternité, toutes les vies, quelles que soient leurs durées respectives ne sont que des instants sans consistances.
+15 =
Si j’enlève cette dimension sacrée, alors je ne vois pas pourquoi je devrais considérer un déficient mental ou un vieillard grabataire comme mon égal. Quoi qu’il en soit, cette égale dignité ne peut qu’être admise et non prouvée.

L’observatoire des inégalités a-t-il un sens?

De toutes les distinctions qu’on estime généralement discriminatoires, il n’en est pas une seule qui ne puisse, dans un domaine ou un autre avoir une certaine pertinence. Et à chaque domaine d’activité, il faudra se poser la question. Il faudra définir les critères qui permettent de distinguer les gens et de faire des choix, et ceux qui sont au contraire sans intérêts. On voit bien la difficulté. Les définitions de l’égalité risquent d’être à la fois en nombre infini et de taille infinie. Il y a deux manières d’aborder la question. Soit on définit l’égalité par ce qu’elle n’est pas, c’est-à-dire qu’on définit les discriminations. Soit on tente de définir le critère de comparaison et on pose comme principe que ce critère exclut tous les autres. La première approche présente un inconvénient majeur, c’est que la liste est sans limites. Je pourrais toujours inventer des discriminations à dénoncer. Après la race, le sexe, les orientations sexuelles, puis pourquoi pas le port de la moustache, la beauté ou le QI. En complexifiant le problème par une définition forcément incomplète, les militants de telle ou telle cause en viennent à oublier que la discrimination n’existe que par rapport à certaines activités et pas à d’autres. Je vais maintenant examiner quelques-unes des discriminations qui font aujourd’hui l’objet de dénonciations plus ou moins heureuses. Et j’essaierai ensuite de donner quelques exemples des critères sur lesquels ont peut tenter d’établir des distinctions sociales légitimes.

Pas de discriminations de naissance, dit-on. Historiquement, ce sont elles qui étaient visées par les premières grandes déclarations, quand il s’agissait avant tout de lutter contre les privilèges de la noblesse. Mais il y a des droits liés à la nationalité. Ce sont surtout des droits politiques. L’égalité politique consiste à accorder le même poids au vote de chaque citoyen, étant bien entendu que tout le monde n’est pas citoyen. Il faut pour cela, en général être né sur un territoire donné ou de parents eux-mêmes citoyens, avoir atteint sa majorité légale, n’avoir fait l’objet d’aucune condamnation infamante etc. On retiendra surtout que pour l’immense majorité des gens, la nationalité leur a été attribuée par leur naissance. Chaque pays a son code de la nationalité et aucun n’accorderait sans distinction les droits politiques à tous les hommes. La plus élémentaire prudence invite à n’accorder le droit de cité à un étranger qu’avec certaines précautions et après une période probatoire. La moindre des choses étant que le nouvel électeur accepte au moins les principes politiques sur lesquels est basé ce droit de cité. Quant à celui qui est né chez nous, son appartenance à la nation n’est pas un choix de sa part. Elle s’impose à lui. Il est de fait que, même si l’on peut parfois changer de nationalité, on n’est pas libre de ne pas en avoir. À tel point que la déclaration universelle des droits de l’homme affirme un droit à avoir une nationalité, droit qui est tout autant un devoir. Les précautions à la naturalisation sont en fait le corollaire d’une certaine liberté de choix de la nationalité. À l’échelle mondiale, il existe bel et bien des privilèges de naissance. Et je dois préciser que les Français ne se situent pas du mauvais côté de l’échelle.
Il y a d’autres motifs d’incapacité à voter. Il est évident qu’on ne va pas faire voter quelqu’un dont le consentement est par ailleurs toujours douteux. Ça n’aurait guère de sens de faire voter un enfant en bas âge ou un trisomique incapable de comprendre la question posée. On peut se demander par ailleurs si le fait d’être en prison suspend ou non le droit de vote. Après tout, l’infraction qui y a conduit peut être vue comme un rupture avec la société. En France, la situation est plus complexe qu’on ne le croit, puisque les prisonniers gardent en théorie le droit de vote mais les conditions d’exercice de ce droits sont assez restrictives et dépendent largement du bon vouloir de l’administration pénitentiaire. En matière de droit de vote, il convient à tout le moins de s’assurer que l’élection reste possible et honnête. L’égalité ici consistera à exclure tous les critères non pertinents pour garantir ces objectifs.

On milite beaucoup aujourd’hui pour l’égalité des sexes, avec une virulence parfois effrayante. Mais sait-on toujours bien ce que l’on revendique? Le moins qu’on puisse dire aujourd’hui, c’est que le combat féministe part un peu dans tous les sens. Il s’attaque à la politique, à la famille, au travail, à l’éducation ou la justice pénale. Il n’y a guère de domaine d’activité où l’on nous épargne les accusations de phallocratie et de machisme. Qui plus est, on ne se contente pas de dénoncer des inégalités en droit mais on prétend corriger des inégalités de fait. Au demeurant, en France, du point de vue du rapport homme-femme, il ne reste plus beaucoup d’inégalités en droit, et elles ne sont pas toujours dans le sens que l’on croit. On a beaucoup glosé sur la répartition sexuée des tâches. L’ethnographie nous a enseigné deux choses: il y a toujours une répartition sexuée des tâches, mais aucune tâche ne peut être attribuée tout le temps et partout à un seul sexe. On oublie simplement dans cette analyse, la tâche la plus importante pour l’avenir d’une société, celle de mettre au monde les enfants. On l’oublie, parce qu’elle est trop évidente. Tous les bébés naissent d’un ventre de femme. Les hommes ne peuvent pas être enceints. Il y a bien une question chez les médecins à propos de la possibilité de l’allaitement masculin, mais c’est négligeable. Le fait est qu’il existe une asymétrie fondamentale dans le domaine de la procréation. Toutes les réformes du droit de la famille n’ont pas pu éliminer cette asymétrie. Elles ont décalé certains droits, notamment l’autorité parentale, mais elles n’ont pas créé d’égalité, pour la simple et bonne raison que, dans ce domaine du moins, ça n’aurait pas de sens. Aujourd’hui, on constate que, juridiquement, la mère est dans une situation beaucoup plus confortable que le père et dispose de beaucoup plus de liberté. Je passe sur la question des divorces et le fait que les femmes y sont très largement favorisées, tant pour les pensions que pour la garde des enfants. Regardons simplement le choix de devenir parent. Une femme peut aisément refuser d’être mère, soit en accouchant sous X, soit en avortant. On ne peut en aucun cas lui imposer de le devenir, du moins juridiquement. Un homme, au contraire, est par défaut le père des enfants de son épouse, même si elle l’a trompé et qu’il n’a en rien contribué à leur procréation. Et s’il n’a pas voulu se marier, on peut intenter une recherche en paternité, pour le forcer à subvenir aux besoins de ceux dont il est le géniteur. Que cette situation soit justifiée ou non, il faut bien reconnaître que nous ne sommes pas égaux en matière de procréation. Marcela Iacub a bien proposé de créer un “engendrement sous X” pour équilibrer, mais on ne voit pas concrètement en quoi cela consisterait. Et de toute façon, ça ne réglerait pas tout.

Restent les inégalités de fait entre les hommes et les femmes, notamment pour l’accès à certains emplois et pour les salaires. A travail égal, salaire égal. Le principe est bien joli. Mais ce n’est pas exactement comme cela que fonctionne une entreprise. Il est très difficile de définir une échelle des salaires, car on doit prendre en compte non seulement le temps passé, mais aussi l’efficacité, la disponibilité des compétences sur le marché, ou encore ce que coûterait à l’entreprise l’absence de ce travail. Un ouvrier peut être payé à la pièce ou à l’heure, selon les procédés de fabrication. Payer un gardien de nuit à la performance n’aurait pas de sens. Il est extrêmement difficile de faire des comparaisons. On nous dit qu’à travail égal, avec le même niveau de qualification, et la même ancienneté, les femmes restent moins bien payées que les hommes. Il y a une sorte de résistance. C’est un fait biologique que les femmes doivent faire des choix entre la famille et la carrière, car la maternité est plus contraignante que la paternité. Une femme, pour peu qu’elle fasse le choix d’être mère, doit consacrer une part importante de sa vie à ses enfants, ne serait-ce qu’autour de l’accouchement, plusieurs semaines avant et après. Ce à quoi le père n’est pas obligé. Sa contribution à la procréation peut se résumer à une éjaculation dans une nuit d’ivresse. C’est peut-être triste, mais c’est comme ça. Pour l’entreprise, ce qui compte en fait, ce n’est ni le temps de travail, ni la qualification, ni le mérite de l’employé. Ce qui compte au fond, c’est le rapport entre le service rendu par l’employé et ce qu’il coûte à l’entreprise. Or les coûts ne comprennent pas seulement le salaire. Le chef d’entreprise doit par exemple tenir compte de la rupture de service qu’implique un congé maternité. Il lui faut une variable d’ajustement pour tenir compte de ce qui est, pour lui, un risque. Ça peut être sur le salaire, sur l’embauche ou sur l’attribution des responsabilités. Peu importe. Si la loi bloque une de ces variables pour tenter de rétablir l’égalité, l’ajustement se fera ailleurs, parce qu’il est nécessaire. C’est tellement vrai qu’on trouve ces choix même lorsque l’employeur est une femme. Ce qui a le don d’exaspérer les féministes, alors que ça démontre tout simplement un certain sens des responsabilités. On peut toujours discuter pour savoir si la différence de salaire est réellement proportionnelle au risque financier, mais il ne faut pas s’étonner de son existence. De la même manière, il ne faut pas s’étonner de ce que certains métiers restent majoritairement masculins, parce que les femmes n’y trouvent pas nécessairement leur compte. Au demeurant, on ne se dit pas aussi choqué quand un métier devient très largement féminin…

Même la couleur de peau peut servir de critère de sélection. Certes, il est plus difficile de trouver un exemple pertinent que pour le sexe, la force physique ou le QI. Mais pas absolument impossible. Au cinéma, c’est chose courante, dès lors qu’on veut illustrer un événement historique ou la diversité de la société moderne. De même, il ne sera peut-être pas très judicieux de choisir un noir pour espionner les Chinois. Alors que pour aller accueillir quelqu’un à la gare de Changsha, c’est fort pratique. Et je pourrais m’amuser à relier toutes sortes de critères à des activités particulières, sans que cela constitue nécessairement des discriminations condamnables. Je pourrais trouver des activités pour les obèses, pour les nains, pour les moustachus et les hommes qui portent les cheveux longs et à l’inverse, des activités dont ils seraient à juste titre exclus. Il faut bien voir que ce n’est pas à coups de statistiques qu’on peut déterminer s’il y a une injustice, mais qu’il faut considérer très concrètement les contraintes de l’activité en question. Ça ne peut s’évaluer que par rapport au but poursuivi.

Mais qu’est-ce que vous voulez?

Dans les débats actuels, il est au moins deux grands domaines où la recherche d’une égalité à tout prix occulte le but poursuivi. Je veux parler du mariage homosexuel et de l’école.

Avant de dire si les homosexuels ont le droit de se marier, il faut se demander à quoi sert le mariage. C’est seulement en répondant à cette question que nous saurons si sa limitation aux couples hétérosexuels est légitime ou s’il s’agit d’une discrimination indue. Alors, s’agit-il de la reconnaissance officielle d’un amour? Sans doute un peu dans l’esprit de ceux qui le demandent. Mais cette motivation est naïve, car le sentiment n’est pas très proportionné par rapport aux obligations juridiques d’un mariage. Rien que la solidarité des époux en matière de dettes doit amener à réfléchir. S’agit-il de donner des avantages fiscaux aux époux? Pour justifier ce régime de faveur, il faut d’abord savoir à quoi sert le mariage. On ne saurait en tirer un argument. Plus sérieusement se pose la question de la succession. Mais s’il s’agit seulement d’assurer les vieux jours du survivant, il est peut-être plus simple et plus prudent d’établir la liberté de tester et de revoir les barèmes des impôts. Ça éviterait le risque d’un divorce, avec tous les coûts et les soucis que ça implique. D’ailleurs, on ne voit pas très bien pourquoi les pouvoirs publics s’immisceraient dans une relation entre adultes consentants, que ce soit pour la valider ou pour la contester, tant qu’ils sont les seuls impliqués. Encore une fois, c’est la procréation qui change la donne. Dans la mesure où l’acte sexuel peut faire apparaître un nouvel être humain, il cesse d’être une affaire purement privée. Il n’y a pas seulement un homme et une femme, il y a aussi le bébé. Ce bébé doit être accueilli par la société. Le but du mariage est de fonder la famille nécessaire à la protection et à l’éducation des enfants. C’est parce qu’il y a des tiers concernés, que l’État a quelque chose à dire de la vie de couple. La question du mariage des homosexuels n’a pas de sens, au fond, sans la question de la parentalité. Reste à savoir si la procréation (médicalement assistée en l’occurrence) est un droit qu’il est opportun d’accorder aux gays. C’est la seule vraie question. Je ne prétends pas la résoudre ici. Ça nous entraînerait trop loin. Je ferai quand même une remarque. La procréation ouvre essentiellement des devoirs, pas des droits. Les droits éventuels que vous avez sur vos enfants ne sont en réalité que la contrepartie de vos devoirs envers eux. Vous ne punissez pas vos enfants parce que vous en avez le droit, mais parce que vous en avez le devoir. Il reste une autre raison au mariage, celle de trouver un soutien pour rester fidèle. C’est très intéressant d’un point de vue spirituel, mais je ne suis pas sûr que ça rentre beaucoup en ligne de compte dans les débats actuels.

En matière d’éducation, je devrais dire en matière d’école, on se plaint d’un tas d’inégalités. Les débats sont particulièrement embrouillés. Il y a de tout, de l’égalité réelle, de l’égalité des chances, de la discrimination positive et j’en passe. Le système des ZEP est-il conforme au principe d’égalité? Les devoirs à la maison sont-ils, comme le dit la FCPE, inégalitaires? Pour y répondre, il faudrait rappeler à quoi sert l’école. Pour ceux qui suivent les débats, on voit tout de suite apparaître une difficulté. Il y a une forte tendance à politiser l’école et à lui demander de corriger les inégalités sociales. C’est très clair chez des pédagogues comme Meirieu ou Frackowiak. Et même leurs adversaires (les Républicains) se laissent parfois entraîner sur ce terrain, quand ils regardent les statistiques socioculturelles et concluent que l’école ne remplit pas sa mission, alors que par ailleurs ils admettent une certaine forme d’élitisme, oscillant entre deux visions très différentes de l’égalité. Il est dommage qu’on arrive à donner mauvaise conscience à un tas de professeurs intelligents et de bonne volonté. On nous dit qu’il y a reproduction sociale. La belle affaire! C’est l’absence de reproduction qui serait étonnante. Ça laisserait entendre que la position sociale serait purement aléatoire et ne devrait rien ni à des prédispositions génétiques ni à l’éducation familiale. Il est logique que les qualités qui permettent de s’élever socialement permettent aussi de préparer efficacement ses enfants à tenir un rôle dans la société. Et à l’inverse, les défaillances qui vous font descendre ont aussi des effets sur l’éducation des enfants. Nul besoin de faire intervenir le favoritisme ou des solidarités de classe pour expliquer ce phénomène. Ce n’est pas du népotisme que de bien élever ses enfants. Ce serait du népotisme, si les enfants bénéficiaient d’une position élevée sans en avoir les capacités. Ça existe parfois, mais il n’est de bonne relation qui ne se quitte. Quelle que soit son origine, on abandonne très vite celui qui ne sait pas tenir son rang, surtout dans un système concurrentiel comme le nôtre. Les réflexes de classe sont beaucoup moins importants que ne veut nous le faire croire l’analyse marxiste. L’existence d’une corrélation entre le milieu socioculturel et la réussite scolaire n’est pas en soi le signe que l’école est inefficace ou injuste. Elle indique simplement que l’éducation familiale peut obtenir des résultats tangibles. À moins de penser que l’école doive contrôler totalement l’éducation des enfants, on ne peut qu’accepter l’existence de cette corrélation. Et même, à la rigueur, si l’on veut donner une chance supplémentaire aux enfants pauvres, parce qu’on estime qu’ils ne sont pas responsables de l’incurie de leurs parents, ce n’est pas en dénonçant une culture bourgeoise à l’école qu’on y arrivera, mais en comprenant ce qui rend l’éducation bourgeoise si efficace. Interdire les devoirs à la maison sous prétexte d’égalité, comme le réclame la FCPE, est à la fois un contresens sur l’égalité et une monumentale erreur stratégique. Car, à moins d’interdire à tous les parents d’élever leurs enfants, vous n’empêcherez pas les gens instruits de compléter le travail de l’école. Les seuls enfants qui ne travailleront pas à la maison seront les plus pauvres. J’ajouterai encore une chose sur la reproduction sociale, sans parler de rang. Il n’y a pas lieu de s’étonner de ce que les enfants suivent le modèle de leurs parents et qu’ils s’orientent d’après la profession de ces derniers. Faudrait-il que les enfants pauvres en arrivent à mépriser leurs parents pour correspondre à l’idée que quelques fonctionnaires se font de leur bonheur? N’est-il pas envisageable de penser que les enfants puissent imiter leurs parents, pour la simple et bonne raison qu’ils y trouvent leur compte, et que le parcours de ceux-ci, si modeste soit-il, leur semble offrir des chances raisonnables de bonheur? Soyons clairs, ce projet d’aplanir les différences sociales, au mépris des réalités les plus élémentaires, est un projet totalitaire. Il comporte en lui-même une énorme violence. Il nous fait perdre des libertés essentielles, crée de nombreuses souffrances et n’aboutit même pas à l’égalité recherchée.

Donner l’égalité comme objectif à l’école est un contresens et une erreur lourde de conséquences. C’est mettre ma charrue avant les bœufs. Nous ne devons pas perdre de vue l’exigence de justice, mais nous ne savons pas encore en quoi consiste cette dernière à l’école. Alors quel est l’objectif de la scolarité? On peut discuter sur la limite entre l’instruction et l’éducation. Ou dire que l’une ne va pas sans l’autre. Partons des acteurs et voyons quelles sont les motivations. Pour les familles et les élèves, c’est avant tout l’apprentissage et la préparation à la vie adulte, notamment à la vie professionnelle. Pour l’État, qui impose l’obligation scolaire, il peut y avoir d’autres objectifs. Certains plus ou moins avouables. Mais on peut s’en tenir à quelques éléments de base, à savoir faire en sorte que les élèves participent honnêtement à la vie de la cité. Traiter les élèves à égalité consiste alors assez simplement à ne tenir compte que de l’efficacité de leurs apprentissages et de leur comportement social. Les autres distinctions ne sauraient entrer en ligne de compte. On m’objectera que la richesse ou l’origine peuvent avoir de l’influence sur les résultats scolaires. Mais le but du jeu n’est pas que tout le monde ait les mêmes résultats. Ce n’est ni souhaitable ni possible. On ne peut même pas assurer que tous les jeunes obtiennent une qualification, car il faudrait mentir pour y parvenir, et les diplômes ainsi obtenus perdraient toute valeur. Faire entrer des lycéens à Sciences Po, sous prétexte qu’ils viennent d’une ZEP est une erreur funeste. Il y aura toujours un soupçon qui pèsera sur leur mérite. D’ailleurs le dispositif ZEP est en lui-même une erreur. Sous prétexte de donner plus aux jeunes défavorisés, on les a enfermés dans des ghettos. Sans doute pas par cynisme. Juste par idiotie. Les Américains rêvent d’une société color-blind, mais avec l’affirmative action, ils entretiennent les distinctions qu’ils voudraient faire disparaître. En favorisant des minorités pour corriger la société, il y a un fort risque de créer des frustrations chez d’autres personnes, peut-être plus méritantes. Quelle administration aura assez de discernement et de souplesse pour s’arrêter avant de recréer les inégalités dans l’autre sens? L’égalité sera bien assez respectée, si je ne juge les élèves que d’après leurs actes et leurs connaissances.

Au fond, que voulons-nous vraiment? Voulons-nous que tous aient les mêmes revenus? Non, parce que tous ne fournissent pas le même travail. Et il serait injuste et démoralisant, que les paresseux aient autant que les travailleurs et les entrepreneurs. On ne peut répartir la richesse sans répartir aussi le travail, mais comme les tâches sont très diverses et l’efficacité des travailleurs très douteuse en régime de contrainte, il n’est pas possible de faire cette répartition par le haut. Au fond, la véritable justice distributive est celle qui repose sur les fruits du travail et de l’inventivité. C’est celle qui responsabilise chacun. Pas celle qui consiste à déshabiller Paul pour habiller Pierre. Nous réclamons l’égalité, mais nous n’avons de cesse de chercher à nous distinguer. Et les Républicains se prennent à admirer les hommes d’exception. J.K. Rowling a fait rêver des dizaines de millions d’enfants. Il ne leur viendrait pas à l’idée de contester sa fortune. Le problème n’est pas tant l’existence d’écarts statistiques, mais de savoir s’ils sont justifiés, ou s’ils sont utiles. C’est de savoir si les droits particuliers, les privilèges si vous voulez, sont fondés sur des devoirs particuliers, et si ces devoirs sont respectés. Le premier article de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ne se contente pas d’affirmer l’égalité en droits. Il précise, et c’est la partie essentielle, mais que l’on oublie trop souvent: “les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune”.

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