Archives par étiquette : politique

Langage juridique ou langage scientifique ?

Article précédemment publié sur Contrepoints

Le droit et les sciences ont des habitudes de langage qui prêtent facilement à confusion. Les conséquences peuvent être lourdes quand le grand public s’empare de leurs conclusions.

La fameuse loi de l’offre et de la demande n’a été promulguée par aucun État. Il s’agit, dans l’esprit d’Adam Smith, qui l’a formulée, d’une loi immuable de l’ordre social, comparable à une loi de la nature. Elle n’est pas issue de la volonté d’un législateur, c’est l’expression d’un phénomène universel. En cela, elle n’est ni bonne ni mauvaise en soi, elle est.

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Quelques remarques sur les systèmes d’oppression

Cet article ressemble à une collection d’aphorismes. L’exercice a bien évidemment ses limites. Certaines affirmations attendent leur preuve, d’autres doivent être vérifiées ou nuancées. Disons qu’ils s’agit là de lancer des pistes de réflexion, rien de plus.

Être tyran malgré soi?

Un tyran ne revendique jamais ce titre, il prétend toujours disposer d’une légitimité. Il prétend presque toujours être l’interprète de la volonté populaire. Cela se fait souvent au prix de jolies contorsions intellectuelles, par exemple volonté inconsciente, volonté des gens éclairés, nécessité d’éduquer le peuple dans son propre intérêt, défaut de communication ou de pédagogie. Il y a une solide ressemblance avec le raisonnement des violeurs.

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L’éthique, une morale étique

D’après l’étymologie, on pourrait croire que l’éthique et la morale sont la même chose.

Morale: du latin mos, moris, les moeurs.

Éthique: du grec ἔθος,  les mœurs.

La morale (ou l’éthique) est donc la discipline qui étudie les moeurs afin de déterminer le bien et le mal. C’est l’étude, plus ou moins objective, des comportements et de leurs conséquences.

Toutefois l’usage s’écarte un tantinet de cette définition. Il faut dire que lorsque les politiciens et les journalistes s’intéressent à un concept, on peut être à peu près sûr de ne plus rien y comprendre. Le citoyen conscientisé doit apprendre à louvoyer sur de subtiles distinctions. Commençons par la plus subtile: l’éthique c’est bien, la morale c’est mal, même si c’est la même chose. Vous me suivez? Continuer la lecture

Un critère de justice

En matière de justice, LA question fondamentale est: « Qui doit payer? » Il n’y en a pas d’autre.

La réponse spontanée: « Quelqu’un d’autre! »

La réponse socialiste: « Les riches! » Quitte à tuer (ce n’est pas toujours une métaphore) la poule aux oeufs d’or (c’est une métaphore).

La réponse du manifestant: « L’État! » Manque de chance, l’État c’est le contribuable, qui se trouve souvent être le manifestant lui-même.

La réponse libérale: « Celui qui réclame le service! » Réponse juste, sans doute, mais il y a des exceptions évidentes.

La réponse de l’enfant (et il n’a pas complètement tort): « Papa! » Ou « Maman! » Ça marche très bien aussi.

La réponse de l’écologiste (juste au demeurant, mais elle ne concerne que les dommages): « Celui qui casse! »

La réponse du vieillard: « Les jeunes! » Bien difficile de faire autrement.

La réponse du juge: « Le criminel! »

La réponse du Christ: « Moi! »

La logique du don

« C’est l’intention qui compte. »

Les proverbes sont souvent idiots. Du moins, ils tournent aisément à l’idiotie. Ils ne sont vrais que d’un certain point de vue, point de vue que l’on omet de préciser. C’est justement leur but: la formule percutante nous dispense de réfléchir.

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Comment se passer du redoublement (éventuellement)?

 

J’ai déjà évoqué dans d’autres articles le mauvais procès fait au redoublement depuis une quarantaine d’années. J’ai aussi rappelé les conditions à respecter si l’on veut qu’un redoublement se passe bien. Toutefois ce dispositif n’est pas sans défauts, il faut bien le reconnaître. Il est parfaitement légitime de chercher à le remplacer ou à le compléter par un dispositif meilleur. Évidemment, nous n’aurons progressé que si la nouvelle solution prend en compte correctement tous les objectifs du redoublement et présente au bilan moins d’effets secondaires, ce qui n’est pas le cas avec la politique actuelle des cycles, mais je n’y reviens pas.

On peut adresser plusieurs reproches légitimes au redoublement.

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Qui veut (vraiment) mourir? Euthanasie et consentement

 

Article également publié sur Contrepoints

Faire le bonheur des gens malgré eux.

Le tenter, c’est le plus sûr moyen de faire leur malheur.

Non pas qu’il faille se désintéresser du sort d’autrui. C’est un devoir de secourir, d’assister, de conseiller son frère qui est dans la détresse. Mais le risque est grand de se tromper.

C’est un devoir aussi de sauver un homme qui tente de se suicider. La volonté de se supprimer est rarement ferme, et on est généralement heureux, après coup, d’avoir évité la mort. D’ailleurs, si la volonté de mourir était si sûre, on choisirait des moyens ne laissant aucune chance. Les médicaments ne constituent pas une méthode performante. Il y a des poisons, parfaitement sûrs, disponibles dans le commerce ordinaire. La noyade est contrariée par des réflexes. On va rarement faire la tentative très loin d’une rive. L’accident de voiture est un suicide honteux. Il faudrait aller fort vite ou se jeter dans un précipice pour être certain de réussir. La défenestration depuis le premier ou le deuxième étage offre surtout une grande probabilité de recevoir des visites à l’hôpital — et de boiter toute sa vie. La position qui assure le suicide par arme à feu est bien connue. On raconte que Hitler se l’est fait expliquer dans son bunker. Pourtant elle est rarement utilisée. L’immense majorité des tentatives de suicide sont des échecs. En 2010, on n’a compté « que » 10 333 suicides réussis. C’est toujours trop, mais c’est peu par rapport à près de 220 000 tentatives de suicide ayant donné lieu à un contact avec le système de soins. (http://www.sante.gouv.fr/etat-des-lieux-du-suicide-en-france.html) Ces chiffres en disent long sur la volonté de mourir. Si la possibilité de sauver le candidat au suicide existe, alors il faut le tenter, car il lui reste sûrement quelque part une lueur d’espoir. La prudence exige que l’on fasse cette hypothèse. Au demeurant, si par hasard on se trompait, le suicidaire aurait toujours la possibilité de réessayer, sans autre dommage qu’un peu de temps perdu.

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Diviser les redoublements par deux?

Cet article a été publié précédemment sur Contrepoints.

“It is with infinite caution that any man ought to venture upon pulling down an edifice which has answered in any tolerable degree for ages the common purposes of society, or on building it up again without having models and patterns of approved utility before his eyes.” Edmund Burke

Peu de pays sont touchés autant que la France par l’illusion révolutionnaire, cette détestable idéologie qui consiste à croire que le progrès passe par le renversement systématique des vieilles institutions et qu’il peut résulter une quelconque nouveauté d’une tabula rasa. Quand cette idéologie touche l’école, on atteint les sommets de l’absurde. L’idée même d’une refondation est scandaleuse. Une méthode pédagogique demande beaucoup de patience, de tâtonnements, d’erreurs, d’ajustements, avant de parvenir à un niveau acceptable. Rien que la mise en place d’un examen national prend une bonne dizaine d’années. Il faut bien tout ce temps, pour que l’expérience permette aux professeurs de comprendre les vraies exigences qui se cachent derrière les descriptifs des épreuves, et pour qu’ils adaptent leurs cours en conséquence. Plus fondamentalement, le savoir est cumulatif. L’enseignement est foncièrement conservateur, parce qu’il consiste à épargner aux nouvelles générations les erreurs, les hésitations et les tragédies de leurs ancêtres. Il s’agit de gagner du temps. Les adolescents rebelles reproduisent les mêmes erreurs de génération en génération, mais ordinairement, ce sont les adultes qui ont le pouvoir. Nos ministres se comportent depuis quelques décennies comme des adolescents bêtes et généreux.

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Faut-il vraiment un contrôle qualité dans nos écoles?

 

Cet article a également été publié sur Contrepoints.

C’est avec une grande inquiétude que je vois les partisans de la liberté réclamer des contrôles de qualité dans nos écoles.

 

 

Je conçois leur démarche. Les résultats réels de l’école publique sont lamentables. Je ne parle pas des résultats au bac ou à PISA, ni même de ces élèves qui partent sans diplôme, car le diplôme est trompeur. Il y aura toujours des gamins pour rater les épreuves, car on ajuste toujours son effort aux besoins. Et il y a forcément des gens qui visent trop court, même lorsque les sujets sont grotesques de facilité. Mais si les épreuves présentent un minimum d’exigence, tous ceux qui auront tenté sérieusement auront appris quelque chose. Il pourrait exister une école dont tous les élèves ne seraient pas destinés à faire des études, mais où tous sauraient lire, calculer et rédiger correctement. Mais ils n’ont pas de certificat à présenter à un employeur? La belle affaire! Ils savent écrire. Ont-ils besoin d’un papier tamponné pour en faire la preuve? Qu’ils écrivent et c’est assez! Méfions-nous des garanties qui n’en sont pas. Aujourd’hui nous avons des centaines de milliers de collégiens qui, ne sachant pas lire, ne comprennent rien à ce qui se passe en classe et mettent le désordre pour s’occuper.

 

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J’aimerais avoir tort et passer pour un con

 

Mais je sais, ô Troyens que Cassandre a raison.

 

Qu’un professeur se plaigne de la baisse du niveau, c’est un lieu commun, auquel on n’accorde plus guère d’importance. Vraie ou fausse, cette assertion est dans les mœurs. Mais qu’un professeur se suicide en affirmant que la crise de l’école est devenue à ce point insupportable, voilà qui n’est pas banal. Sa lettre montre une grande lucidité et ne ressemble en rien au délire d’un asocial. Son geste ne peut manquer de nous interpeller: se peut-il que l’on en soit arrivé à ce point? Je n’aurai évidemment pas la prétention d’interpréter son suicide plus avant, et les opinions que je vais exprimer ne sont bien évidemment que les miennes. Il y a quelques mois, Antoine Prost, historien de l’éducation, qui a passé quarante ans de sa carrière à prétendre le contraire, a confirmé le constat de la baisse de niveau. On est en droit de s’inquiéter. Continuer la lecture