Quelques remarques sur les systèmes d’oppression

Cet article ressemble à une collection d’aphorismes. L’exercice a bien évidemment ses limites. Certaines affirmations attendent leur preuve, d’autres doivent être vérifiées ou nuancées. Disons qu’ils s’agit là de lancer des pistes de réflexion, rien de plus.

Être tyran malgré soi?

Un tyran ne revendique jamais ce titre, il prétend toujours disposer d’une légitimité. Il prétend presque toujours être l’interprète de la volonté populaire. Cela se fait souvent au prix de jolies contorsions intellectuelles, par exemple volonté inconsciente, volonté des gens éclairés, nécessité d’éduquer le peuple dans son propre intérêt, défaut de communication ou de pédagogie. Il y a une solide ressemblance avec le raisonnement des violeurs.

Si les tyrans se sont trompés, c’est qu’on a mal appliqué ou mal interprété leurs ordres – même si mille tyrans ont déjà échoué de cette façon. Tout dirigeant, à quelque niveau que ce soit est un jour tenté par le déni. Il est pourtant de sa responsabilité de se faire comprendre, et de bien se renseigner avant d’agir.

 

Les tyrans croient sincèrement leurs absurdités les plus importantes, leur “große Vision”. S’ils mentent, et c’est fréquent, ils le font sur les détails, sur les aspects tactiques. Ils se croient volontiers investis d’une mission sacrée qui justifie tout le reste. Les crimes les plus abominables passent à leurs yeux pour de tristes nécessités. Ce n’est pas toujours de la rhétorique.

Curieusement, les tyrans peuvent être très sincères dans la préparation de leurs crimes. Lebensraum et accords de Munich: on ne prend pas le tyran au sérieux quand il annonce clairement ses intentions, mais on fait mine de le croire quand on a besoin de gagner du temps. Dangereux paradoxe!

Bien souvent, les tyrans ne se rendent même pas compte des dégâts qu’ils causent. Nyerere n’était probablement pas un sale type en voulant réorganiser les villages autour de dispensaires et d’écoles. Sur le papier, son projet d’ujamaa était séduisant. Après l’échec du programme volontaire, les déplacements forcés dans des villages non encore préparés ont provoqué la mort de très nombreux enfants.  Et les soldats de Nyerere ont forcé des vieillards à mettre le feu à leur propre maison. Les résultats économiques n’ont pas été à la hauteur.

L’abstraction des statistiques fait prendre des décisions cruelles.

Il y a presque toujours une excuse de droit commun derrière une arrestation politique. Le tristement célèbre article 58 du code pénal de l’URSS permettait de condamner à peu près n’importe qui l’accusation vague de trahison de la patrie. Mais avant cela il y a eu la loi des suspects et beaucoup d’autres contrevenant au principe de légalité. Il convient de se méfier des causes du moment. La lutte contre les crimes sexuels offre des perspectives de répression particulièrement dangereuses, comme en témoigne un projet de loi sur le harcèlement rejeté en 2012.

Il y a souvent des libertés qui servent d’alibi. On est toujours libre quand on fait ce que demande le tyran. En Chine, il existe des partis politiques minoritaires, mais le PCC est le seul qui, statutairement, puisse prétendre exercer un pouvoir. De très nombreux journaux renseignent la population sur des sujets futiles. Ces mêmes journaux s’autorisent à critiquer les autorités… provinciales et parfois les détails de la mise en oeuvre du plan, faisant retomber tout le blâme sur les subordonnés.

L’amour est facilement possessif, particulièrement l’amour des tyrans pour leur peuple. Il ne s’ensuit pas nécessairement un manque de sincérité.

“I kept my promise
don’t keep your distance.”

Eva Peron n’est nullement une exception. L’amour fusionnel entre le Duce et son peuple est encore plus dangereux que la crainte qu’il inspire. On trouve des arrangements avec la crainte, on cherche une sortie, quand on ne lutte pas tout simplement. La fascination, c’est une autre histoire.

Ferme ta gueule ou cause toujours?

Entre une liberté trop bien encadrée et une interdiction mal contrôlée, les résultats pratiques diffèrent assez peu et pas toujours dans le sens que l’on croit. Il est essentiel de repérer les combines qui rendent le système supportable et surtout de bien en comprendre l’utilité. Elles sont un indice très sûr de l’injustice du système. Quand tout un chacun trouve des échappatoires, c’est probablement que les lois sont mauvaises. Bien plus, elles rendent les gens mauvais en les habituant à la fraude (travail au noir, contournement de la carte scolaire, fraude fiscale au-delà d’un certain degré). C’est tout le code qui en pâtit, pas seulement les quelques articles qui ont besoin de corrections.

Il faut noter qu’une liberté garantie vaut mieux qu’une liberté dérobée, car alors la loi ne protège plus.

La soumission volontaire

La soumission volontaire a des raisons profondes, matérielles, psychologiques et sociales. Les gens ont un intérêt très fort à se soumettre, et pas seulement pour éviter la répression. La peur n’est pas le ressort essentiel. La liberté n’est pas confortable. Elle implique la responsabilité et le risque. Elle implique aussi, souvent, la solitude. S’indigner de la soumission ne suffit pas. Il faut aussi comprendre pourquoi les gens consentent à se soumettre.

“Avoir faim, ça te laisse pas le choix.”

“J’ai eu peur qu’il arrive quelque chose à mes petits.”

Ce n’est pas toujours par lâcheté qu’on se préserve soi-même. Un célibataire ne risque pas sa vie de la même manière qu’un père de famille..

De la résistance

Même l’homme le plus intelligent, le plus solide, se prend à douter devant une absurdité répétée inlassablement par des milliers de voix.

La vertu trouve en elle-même sa propre récompense. Je veux bien l’admettre. Mais elle ne trouve pas en elle-même la force de résister à la tentation. Elle a besoin d’encouragements – surtout quand elle est jeune. Dans la vieillesse, les habitudes et les préjugés suppléent parfois au manque de soutien. Mais les jeunes finissent par suivre la foule s’ils ne sont pas aidés dans la vertu.

Il est très difficile à un sceptique de résister à un système idéologique. Sa méfiance se tourne facilement en “pourquoi pas”. Il est plus facile d’opposer une foi solide et structurée qu’un doute, même systématique. Ce n’est pas un hasard si les résistants allemands à Hitler étaient soit des communistes, soit des chrétiens, par exemple die weiße Rose.

Les hommes de conviction résistent mieux à une idéologie nouvelle. Les vieux préjugés sont plus redoutables pour le propagandiste que la froide raison. La froide raison n’a pas le temps de fourbir ses arguments. C’est pourquoi il est plus efficace de s’appuyer sur la jeunesse quand on veut prendre le pouvoir. La jeunesse ne manque ni d’intelligence ni de bonnes intentions. Elle manque de prudence et de réflexes. Dans la partie d’échecs, les forces révolutionnaires ne disposent pas forcément des meilleures pièces, mais elles ont le trait.

Il est difficile pour un citoyen ordinaire de se révolter contre les abus de pouvoir. Si l’on n’en est pas soi-même la victime, il est rarement possible d’avoir une certitude quant à la réalité des crimes du pouvoir. On se dit qu’il doit bien y avoir une raison plus sérieuse que ce que disent les journaux ou les opposants. Si les faits sont peu importants, on y croit mais on ne réagit pas. Si les faits sont plus graves, on n’y croit pas.

Le malheur, c’est que lorsque la foule se met en branle, elle se trompe facilement. La prise de la Bastille s’est faite sur des rumeurs infondées et un procès d’intention complètement injuste à l’égard du roi. Louis XVI a finalement perdu la tête pour n’avoir jamais osé la reprise en main énergique que le peuple parisien craignait ce jour-là. Ce n’était tout simplement pas conforme à son caractère. Ceaucescu était bel et bien un tyran complètement déconnecté des réalités de son pays, mais le massacre de Timisoara était une manipulation grotesque de l’opinion. Cela a pourtant suffi pour renverser le Conducator et expédier son procès en quelques heures.

On aimerait jouer à coup sûr, pas seulement par lâcheté, mais aussi pour de nobles motifs de justice. Une seule certitude s’offre à nous: nous aurons un jour à prendre des décisions difficiles et à choisir un camp douteux. Je tremble à cette perspective. Il faut s’être préparé de longue date à l’idée que l’on peut soi-même devenir un monstre, pour avoir une petite chance de l’éviter. Au moment voulu, être le résistant et l’être pour de bonnes raisons, cela dépasse la bonne conscience qu’il suffirait d’écouter. Un entraînement poussé, à la fois intellectuel et moral est nécessaire. J’ai la certitude absolue qu’à 14 ans, plein d’idéaux, j’aurais pu devenir complice de crimes contre l’humanité.

Même lorsque l’on est soi-même victime d’un abus de pouvoir, on arrive à douter. L’homme droit a appris l’humilité. Il sait se méfier de son propre jugement. Il sait qu’il est susceptible de se tromper. Il est donc peu enclin à se révolter et se trouve comme prédisposé à subir l’injustice.

Le voyou au contraire n’a pas tant de scrupules. Il a aussi moins de prudence – tout comme l’homme sincère et emporté. Ce dernier, tout comme le voyou, est prédisposé à commettre l’injustice.

 

L’oppression ordinaire

Un système d’oppression ne naît pas forcément d’un désir de puissance criminel. Il peut naître tout simplement de l’accumulation des responsabilités et des règlements. Il naît de prémisses fausses. Il naît aussi tout simplement des devoirs que les agents de l’État se croient tenus de remplir. Les fonctionnaires zélés sont plus dangereux que les barbouzes, car leurs actes ont une portée plus générale. Une mécanique administrative se met inexorablement en place. C’est pourquoi les tyrans d’autrefois ne pouvaient s’élever jusqu’au totalitarisme. Ils n’avaient pas la force anonyme de la bureaucratie derrière eux. Le totalitarisme exige une solide tradition écrite et le sens du devoir. L’Asie est à cet égard particulièrement vulnérable.

Un parlement qui travaille à plein temps est dangereux sans mauvaises intentions. Le Sénat est nécessaire par son inutilité même. C’est pour sa redondance qu’il a été institué. Il est là pour ralentir le processus législatif et peser soigneusement les décisions. Il serait sans doute judicieux de lui adjoindre les questions fiscales ou, mieux, de créer un organisme ad hoc, dont la seule fonction serait d’empêcher l’abus des ressources publiques, avec un droit de veto et un pouvoir judiciaire. La cour des comptes n’a aucun effet puisque ses avis sont purement consultatifs. D’ailleurs, par sa structure, elle n’a aucune légitimité pour s’opposer aux décisions des élus, même si elle fait souvent de meilleures analyses qu’eux. Il y a un grand manque dans nos institutions.

Celui qui protège tout ne protège rien. L’adage est bien connu. La plus grande injustice de notre système, c’est la durée des procédures. Souvent, avec la préventive, l’innocent est puni autant que le coupable. Les procédures ont une durée tellement longue et sont si coûteuses qu’elles représentent parfois une épreuve plus dure que la sanction elle-même. Les peines de sursis discréditent les tribunaux plus que la douceur ou la sévérité du verdict. Un jour de prison inévitable est plus sérieux que trois mois avec sursis. Bien pire, les peines “fermes” ne sont pas appliquées. Cette situation grotesque est la conséquence logique d’un désir de trop bien faire. Devant les défaillances de la loi, la tentation est de faire des textes encore plus tatillons pour compenser. Nul n’est censé ignorer la loi, mais la loi est trop vaste pour que quiconque puisse prétendre la connaître. Tout citoyen, même le plus honnête et le plus loyal est en infraction avec la loi, sans forcément nuire à qui que ce soit. On peut toujours trouver un (pré)texte pour l’opprimer. À tout le moins, on devrait pouvoir échapper à la sanction en surveillant ses actes. Il y a malheureusement beaucoup de situations où la loi ne nous laisse que de mauvaises solutions. Par exemple elle rend trop souvent les gens responsables des actions d’autrui. C’est la cas du professeur ou du maire mis dans l’incapacité de faire respecter les règlements, mais tenus pour responsables s’il arrive un accident du fait du non-respect de ces règles. Même un chauffeur de bus peut se trouver dans une telle situation.

Dans cet diarrhée réglementaire, les lois sans effet tiennent une place toute particulière. On se rappelle le psychodrame autour de la définition des animaux comme “meubles”. Plus gênantes sont les lois qui sont réclamées sans tenir compte de la nécessité d’une sanction et d’une sanction proportionnée: quels seront les effets sur les enfants, si on met leurs parents en prison pour une fessée?

L’oppression avance le plus souvent à petits pas. On ne fait pas la révolution pour un bout de papier, fût-ce un passeport intérieur, même marqué d’empreintes digitales. Les effets délétères sont incertains, surtout à court terme.

Le scrutin majoritaire n’est pas une garantie suffisante contre l’oppression – au contraire! Tocqueville nous avait averti. C’est d’ailleurs un problème logique. Le système du vote est un système de tout ou rien. Winner takes all. Le résultat concret est le même, que le vainqueur ait obtenu 51% des voix ou 75%. On peut ajouter que le pouvoir de décision de chaque individu est inversement proportionnel au nombre de votant. Autrement dit, pour augmenter ses chances de se faire entendre, il faudrait, contrairement à ce qu’on nous dit souvent, inciter les autres à ne pas voter mais voter soi-même. Les princes- électeurs du Saint Empire Romain Germanique étaient pris au sérieux, eux!

Un pouvoir symbolique est parfois tout ce dont on a besoin.

Aucun homme n’est indispensable.

Ce sont les sous-officiers qui font la force des armées. La loi ne peut tout prévoir. Les usages et l’expérience des hommes de terrain sont nécessaires pour combler les trous. Encore faut-il que la loi ne les méprise pas. Un excès de réformes est dangereux, car il faut tout réinventer. On ne sait plus ce que vaut le bac. Les réformes empêchent les critères d’évaluation de se stabiliser. Un professeur aura de plus en plus de mal à dire: “Je sais d’expérience qu’une telle copie vaut autour de 11/20 au bac.” Dans les dictées de collège aujourd’hui, les pratiques et les barèmes ne sont plus du tout standardisés, alors même qu’il rentre assez peu de subjectivité dans cet exercice. La volatilité s’accentue à chaque fois qu’on dénonce l’exercice et qu’on met publiquement en doute la qualité de la correction. Les professeurs ne savent plus ce qu’ils doivent faire.

La tradition universitaire et la jurisprudence sont aussi importantes pour dire le droit que le travail des parlementaires. Sans doute même un peu plus. C’est là que se joue la prévisibilité de la loi, principe essentiel s’il en est. En matière fiscale la stabilité et la clarté ont au moins autant d’importance que les taux. C’est ce qui permet de préparer son budget et de définir ses prix.

Tant que je ne connais pas le contenu de la loi et tant que je ne sais pas comment elle est appliquée, je ne peux pas dire si la loi protège ou opprime. Toutes les formules n’y feront rien:

“La liberté opprime.” “La loi libère.” “L’État n’est pas la solution, c’est le problème.” “Face au renard libre dans le poulailler libre, c’est la liberté qui opprime et la loi qui libère.”

Je n’en sais rien, on peut très bien avoir des renards libres dans un poulailler pas libre. C’est fou comme une formule paradoxale, voire carrément contradictoire peut paraître intelligente. C’est surtout vrai pour les lois fondamentales et les grandes déclarations, qui sont beaucoup plus susceptibles d’interprétation que les lois techniques. Par ailleurs le lecteur instruit se sent intelligent d’avoir à décrypter une formule absconse. Il trouvera une intelligence supérieure là où il n’y a qu’un sophisme. L’honnête homme verra l’erreur de raisonnement, mais se méfiera de son propre jugement et se déclarera incompétent. Le diable vraiment se cache dans les détails (encore un proverbe: parfois le diable ne prend même pas la peine de se cacher).

 

2 Comments

  1. Bravo! Belle synthèse!
    J’ajouterais que la tentation tyrannique représente en fait l’abandon de toute une société à la facilité et à ses plus bas instinct. Il est effectivement incomparablement plus difficile d’assumer ses responsabilité, d’exercer sa liberté et d’accepter la liberté d’autrui plutôt que de se replier sur des certitudes et des principes absolues pour façonner par la force une société “idéale”. Je penses que c’est ce qui explique la propension des sociétés humaines à toujours retomber dans la tyrannie encore et encore. les “révolutions” ponctuelles supposés libérer les peuples ne sont en fait que des soupapes qui se referment presque immédiatement. Je penses que les hommes en tant que société n’ont toujours pas évolués en dehors du cadre biologique des mammifères sociaux ce qui implique un attachement indépassable au couple soumission/domination. On peut même affirmer que les tyrans ont plus progressé au cours de l’histoire humaine que les défenseurs des liberté si bien qu’aujourd’hui nous vivons dans un monde de nature incroyablement plus tyrannique que par le passé. les tyrans d’aujourd’hui ont parfaitement intégré tous les progrès des sciences (y compris sociales) et des technologies ce qui leur a permit de construire tout un édifice moral légitimant leur domination d’une part et d’écraser toute résistance potentielle en détenant une puissance technologique totalement disproportionnée.
    Bref l’avenir s’annonce très sombre pour les quelques individus ne souhaitant pas enfiler une peau de mouton.

    • Je ne ferai pas un tableau si sombre de la situation présente.

      Il est certain que les Etats ont étendu leur sphère d’influence de manière inquiétante. Il y a très peu d’activités qui ne tombent sous le coup d’une loi. Il est vrai aussi que la bureaucratie atteint des niveaux inégalés.

      Toutefois, il faut aussi reconnaître que l’oppression prend des formes plutôt moins violentes que par le passé. La peine de mort a été abolie dans une majorité des pays et même ceux qui la pratiquent encore en ont plutôt réduit l’usage. La répression prend des formes plus douces, plus juridiques, plus insidieuses peut-être, mais certainement moins sanglantes.

      Là où autrefois on était soumis au caprice d’un prince, on doit se soumettre aujourd’hui à une loi impersonnelle. Il n’est pas évident de dire quelle est la situation la pire sans connaître la personnalité dudit prince ou la jurisprudence du pays concerné. Certes le caprice du prince est d’application moins générale, en principe, mais peut quand même toucher tout le monde, s’il provoque des guerres.

      On peut aussi trouver que l’oppression ordinaire est plus lourde à supporter moralement. Elle est sans doute plus désespérante que le conflit ouvert, mais je ne suis pas sûr que risquer sa vie soit toujours préférable.

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